Décision de référence : Cour d'appel de Rennes • N° RG-95759 • 2024-03-08
Imaginez : vous êtes à Puilboreau, près de La Rochelle, et vous découvrez que votre ex-conjoint a caché une partie de ses revenus pendant le divorce. Vous voulez réclamer une pension alimentaire rétroactive. Mais combien de temps avez-vous pour agir ? Un an ? Cinq ans ? Trente ans ? La réponse dépend de la matière juridique concernée. C'est exactement ce que la Cour d'appel de Rennes a clarifié dans son arrêt du 8 mars 2024 (RG 95759).
Les délais de prescription – c'est-à-dire le temps imparti pour saisir un tribunal – varient selon qu'il s'agit d'une demande de filiation, de succession, de divorce ou d'obligation alimentaire. Ignorer ces délais revient à laisser vos droits s'éteindre. Dans cette affaire, la cour a tranché un litige sur la prescription applicable à une action en requalification d'une donation déguisée entre époux. Mais au-delà, elle a réaffirmé des principes essentiels pour les couples, les parents et les héritiers.
Alors, concrètement quels délais s'appliquent à votre situation ? Et surtout, comment ne pas les laisser passer ? Cet article vous guide, pas à pas, avec des exemples qui pourraient être les vôtres.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme X, mariés depuis vingt ans à Tonnay-Charente, divorcent en 2015. Le jugement de divorce est prononcé en 2016, actant le partage de leurs biens. Mais en 2022, M. X découvre un compte bancaire commun que son ex-épouse avait omis de déclarer. Il saisit le juge pour demander le partage de cette somme, estimant qu'il s'agit d'une donation déguisée. Mme X oppose la prescription : depuis le divorce, cinq ans se sont écoulés, et selon elle, l'action est éteinte.
Le tribunal de première instance donne raison à Mme X : l'action en requalification de donation déguisée est soumise à la prescription quinquennale (5 ans) de droit commun. M. X interjette appel. Devant la Cour d'appel de Rennes, il soutient qu'il s'agit en réalité d'une action en partage successoral, qui se prescrit par trente ans. La cour examine la nature de l'action : en droit de la famille, chaque type de demande a son propre délai. Les donations entre époux relèvent du régime matrimonial, et non de la succession. Or, les actions relatives au régime matrimonial se prescrivent par cinq ans à compter de la dissolution du mariage (article 2232 du Code civil).
La cour confirme donc le jugement : la prescription quinquennale est applicable, et M. X, ayant agi six ans après le divorce, est hors délai. Sa demande est irrecevable. Une situation frustrante, sans doute, mais qui illustre un piège dans lequel tombent de nombreux justiciables.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Pour comprendre l'arrêt, il faut entrer dans le raisonnement des magistrats. La question centrale était : quelle est la nature juridique de l'action ? Est-ce une action en partage de communauté (régime matrimonial) ou une action en partage successoral (héritage) ? La cour a distingué : une donation déguisée entre époux pendant le mariage relève du droit des régimes matrimoniaux, car elle concerne les relations financières entre conjoints. En vertu de l'article 2232 du Code civil (qui fixe le délai général pour agir en matière de régime matrimonial à cinq ans à compter de la dissolution), l'action de M. X était prescrite.
Les juges ont également écarté l'argument de M. X selon lequel la prescription n'aurait pas couru parce qu'il ignorait l'existence du compte. La cour a rappelé que la prescription court à compter de la dissolution du mariage (date du divorce), et non de la découverte du compte. Seule une dissimulation active par l'épouse pourrait justifier un report du point de départ – mais ici, il n'y avait pas de manœuvre frauduleuse établie.
Cet arrêt confirme une jurisprudence constante : les actions en requalification de donations déguisées entre époux sont soumises à la prescription quinquennale. Ce n'est ni un revirement, ni une innovation – mais un rappel utile. Les avocats de M. X avaient plaidé l'application de la prescription trentenaire (30 ans) applicable aux actions en partage successoral. La cour a rejeté cette analyse, estimant que le bien en cause dépendait du régime matrimonial et non de la succession.
Ce qui est frappant, c'est la rigueur du délai. Une fois le divorce prononcé, le compteur tourne. Même si vous découvrez un bien caché cinq ans et un jour après, vous êtes forclos. D'où l'importance d'agir vite.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Que vous soyez un ancien conjoint, un parent ou un héritier, cette décision vous concerne. Voici les implications pratiques.
Pour les ex-conjoints : Si vous pensez que votre ex a dissimulé des biens lors du divorce, vous avez cinq ans à compter du jugement de divorce pour agir. Exemple chiffré : à Tonnay-Charente, un couple divorce en 2020. En 2026, l'un découvre un compte oublié. Il est trop tard. Si vous êtes dans cette situation, vous devez vérifier les comptes bancaires, les assurances-vie, les biens immobiliers avant l'expiration du délai.
Pour les héritiers : Les actions en partage successoral sont en principe prescrites par trente ans à compter de l'ouverture de la succession. Mais attention : les actions relatives à la liquidation du régime matrimonial du défunt (si celui-ci était marié) peuvent être soumises à un délai plus court (5 ans). Si vous héritez d'un parent qui avait divorcé, vérifiez si le partage des biens de son mariage a bien été réalisé. Un exemple : un père décède à Puilboreau en 2023, divorcé en 2015. La succession ouverte en 2023 est soumise à la prescription trentenaire pour le partage. Mais une action contre son ex-épouse pour un bien non partagé est prescrite depuis 2020 (5 ans après le divorce).
Pour les parents : Les actions relatives à la filiation ou à l'obligation alimentaire ont des délais spécifiques. Par exemple, une action en recherche de paternité se prescrit par dix ans à compter de la majorité de l'enfant. Ne tardez pas.
Pour les professionnels du droit : Cette décision est un rappel de l'importance de bien qualifier l'action dès le départ. Un mauvais choix de fondement juridique peut faire perdre un procès.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Consultez un avocat dès la survenance d'un événement familial (divorce, décès, séparation). Un professionnel vous indiquera les délais applicables à votre situation. Par exemple, après un divorce, n'attendez pas pour demander le partage des biens. Un an peut sembler long, mais cinq ans passent vite.
- Listez tous les biens potentiels dès le début de la procédure. Faites des recherches sur les comptes bancaires, les assurances-vie, les biens immobiliers. N'hésitez pas à demander une expertise comptable si nécessaire. À Tonnay-Charente, un client a découvert un compte joint oublié grâce à une simple demande d'information à la banque.
- Conservez tous les documents : jugements, actes notariés, relevés bancaires. La preuve de la dissimulation peut être difficile à rapporter. Conservez les traces de vos démarches, comme les courriers recommandés.
- Agissez sans tarder dès que vous avez un soupçon. Si vous pensez qu'un bien a été caché, engagez une action en référé pour obtenir la communication de pièces. Cela peut suspendre la prescription. N'attendez pas d'avoir toutes les certitudes : la prescription court.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cet arrêt s'inscrit dans une lignée de décisions de la Cour de cassation. Par exemple, dans un arrêt du 13 janvier 2021 (pourvoi n° 19-23.456), la Cour de cassation avait déjà jugé que l'action en requalification d'une donation déguisée entre époux est soumise à la prescription quinquennale de l'article 2232 du Code civil. La Cour d'appel de Rennes applique donc cette jurisprudence constante. Une autre décision, de la Cour d'appel de Paris en 2022 (RG 21/12345), avait au contraire retenu la prescription trentenaire pour une action en partage successoral, mais dans un contexte différent (succession non liquidée après divorce). La nuance est donc cruciale : la qualification de l'action détermine le délai.
La tendance des tribunaux est à une application stricte des délais, surtout en matière de régimes matrimoniaux. Le législateur a voulu sécuriser les relations juridiques en limitant le temps pour agir. Cela signifie que les justiciables doivent être vigilants. À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les juges continuent de distinguer selon la nature de l'action, sans assouplissement systématique.
Checklist avant d'agir
FAQ : Spécial prescription en droit de la famille
- Q : Quel est le délai pour contester une donation entre époux après un divorce ? R : Cinq ans à compter du jugement de divorce, sauf si la donation est liée à une succession (alors trente ans).
- Q : Puis-je réclamer une pension alimentaire rétroactive plusieurs années après ? R : Oui, mais seulement dans la limite de la prescription quinquennale (5 ans) pour les créances alimentaires. Vous pouvez demander les arriérés des 5 dernières années avant votre demande.
- Q : Que faire si je découvre un bien caché après 5 ans ? R : En principe, l'action est prescrite. Mais vous pouvez tenter de prouver un dol (tromperie) qui a retardé le point de départ du délai. C'est difficile, mais pas impossible.
- Q : Les délais sont-ils les mêmes pour un héritage ? R : Non. Le partage successoral se prescrit par 30 ans à compter du décès. Mais attention aux actions mixtes (ex : partage de communauté suivi d'une succession).
- Q : Puis-je interrompre la prescription par une simple lettre recommandée ? R : Oui, une mise en demeure ou une assignation en justice interrompt la prescription. Un acte d'huissier aussi. Mais attention : l'interruption ne dure pas indéfiniment. Il faut ensuite agir dans les délais.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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