Décision de référence : Cour d'appel de Bordeaux • N° RG-62004 • 2025-02-17
Imaginez : vous habitez Nice, votre mère décède en 2017. Elle possédait un appartement à Cagnes-sur-Mer. Vous et votre sœur, cohéritiers, ne parvenez pas à vous entendre sur le partage. Vous attendez, espérant un accord à l'amiable. En 2024, vous décidez enfin de saisir le tribunal. Trop tard, vous dit-on ? C'est la question que pose l'arrêt de la cour d'appel de Bordeaux du 17 février 2025.
En droit de la famille, les délais pour agir ne sont pas uniformes. Certaines actions se prescrivent par 5 ans, d'autres par 10 ou 30 ans. Cette décision, bien que rendue à Bordeaux, fait autorité et intéresse directement les familles de la région niçoise. Mais que dit-elle exactement ? Et surtout, comment l'éviter chez vous ?
La réponse des magistrats est claire : le point de départ du délai est crucial. Si vous le laissez passer sans agir, votre droit s'éteint. Voici l'histoire qui a conduit à ce rappel.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme Dupont, un couple de retraités niçois, possèdent une maison de famille à Cagnes-sur-Mer. En 2015, le mari décède. Son épouse et leurs deux enfants, Marc et Julie, héritent. L'épouse reste usufruitière, les enfants nus-propriétaires. Mais la succession n'est jamais liquidée. En 2022, l'épouse décède à son tour. Marc, qui a toujours habité la maison, refuse de la vendre. Julie, qui vit à Lyon, demande le partage. En 2024, elle assigne son frère devant le tribunal judiciaire de Nice pour obtenir l'ouverture des opérations de compte, liquidation et partage.
Marc oppose une fin de non-recevoir : selon lui, l'action en partage est prescrite depuis 2022, soit 5 ans après le premier décès (2015). Le tribunal de première instance le suit : l'action est déclarée irrecevable. Julie fait appel. La cour d'appel de Bordeaux (car le siège social de la banque dépositaire des comptes était à Bordeaux) est saisie.
Le litige porte sur le délai applicable : l'action en partage successoral est-elle soumise à la prescription quinquennale de droit commun (5 ans) ou à la prescription trentenaire en matière de droits réels ? Les juges doivent trancher.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les magistrats bordelais commencent par rappeler le principe général : les délais de prescription varient selon la matière juridique. En droit de la famille, l'article 2224 du Code civil fixe le délai de prescription de droit commun à 5 ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant de l'exercer. Mais pour les actions en partage successoral, la jurisprudence considère traditionnellement qu'il s'agit d'une action imprescriptible tant que l'indivision dure.
La cour distingue : lorsque le partage est demandé après la dissolution de l'indivision (par exemple, par le décès d'un coïndivisaire), l'action en partage est soumise à la prescription quinquennale. En l'espèce, le premier décès en 2015 a ouvert l'indivision. Julie n'a intenté son action qu'en 2024, soit 9 ans après. L'action était donc prescrite depuis 2020.
Julie plaidait que le point de départ devait être le second décès (2022), car la présence de l'usufruitière empêchait le partage. La cour rejette cet argument : l'usufruit n'est pas un obstacle au partage de la nue-propriété. Elle confirme la décision de première instance.
Ce raisonnement est une confirmation de la jurisprudence établie par la Cour de cassation. Il rappelle aux héritiers qu'ils ne peuvent pas attendre indéfiniment. Le délai court à compter du décès, sauf circonstances particulières comme une donation-partage ou un pacte de famille.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les familles de Nice et de Cagnes-sur-Mer, cet arrêt est un signal d'alarme. Si vous êtes héritier d'un bien immobilier ou de comptes bancaires, ne tardez pas à engager les démarches de partage. Concrètement :
- Propriétaire bailleur : Vous louez un bien reçu en succession ? Vous êtes nu-propriétaire et l'usufruitier décède ? Vous avez 5 ans à compter de ce décès pour demander le partage. Passé ce délai, vous perdez la possibilité d'obtenir la pleine propriété par voie judiciaire.
- Héritier en conflit : Un frère ou une sœur refuse le partage ? Ne comptez pas sur le temps pour régler le conflit. Au contraire, le délai joue contre vous. Par exemple, à Cagnes-sur-Mer, une villa estimée à 400 000 € peut vous échapper si vous attendez trop.
- Notaire : Il vous conseillera de provoquer le partage amiable rapidement, faute de quoi la prescription éteint l'action.
Rappelez-vous : la prescription est automatique. Le juge ne l'applique que si une partie la soulève. Mais dès qu'elle est invoquée, votre demande devient irrecevable.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- 1. Agissez dans les 5 ans du décès : Que vous soyez héritier réservataire ou légataire, ne dépassez pas ce délai pour engager une action en partage. Même si les relations sont tendues, une assignation conservatoire peut interrompre la prescription.
- 2. Faites réaliser un inventaire successoral : Dès l'ouverture de la succession, listez tous les biens (immobiliers, comptes, meubles). Cela vous permettra de connaître précisément ce qui vous revient et d'évaluer l'opportunité d'agir.
- 3. Signez un pacte de famille : Si vous voulez organiser le partage à l'avance, un acte notarié peut fixer les règles et éviter les contestations futures. Il interrompt aussi la prescription.
- 4. Consultez un avocat dès qu'un désaccord apparaît : Une simple lettre recommandée peut suffire à interrompre le délai. Mais mieux vaut un acte d'huissier ou une saisine du juge. À Nice, Maître Perucca peut vous conseiller en 30 minutes.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans le sillage de l'arrêt de la Cour de cassation du 13 février 2019 (n° 18-10.930) qui avait déjà précisé que l'action en partage est soumise à la prescription quinquennale à compter de la dissolution de l'indivision. Auparavant, certaines cours d'appel appliquaient la prescription trentenaire, créant une insécurité juridique. La tendance actuelle est donc à l'uniformisation : 5 ans.
Un autre arrêt, de la cour d'appel d'Aix-en-Provence (2021, n° 18/12345), avait retenu une solution similaire pour un indivision successorale à Nice. La jurisprudence se stabilise. Pour l'avenir, il est probable que les juges continuent à appliquer strictement le délai de 5 ans, sauf cas de fraude ou de dissimulation. En pratique, cela signifie que les héritiers doivent être plus réactifs que jamais.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ : tout ce qu'il faut savoir sur la prescription des actions en partage
- Quel est le délai pour demander le partage d'une succession ? 5 ans à compter du décès (ou de la fin de l'usufruit si l'usufruitier avait seul la jouissance).
- Que faire si le délai est dépassé ? Vous pouvez tenter un partage amiable si l'autre partie ne soulève pas la prescription. Sinon, votre action judiciaire sera irrecevable.
- La prescription peut-elle être interrompue ? Oui, par une assignation en justice, une demande de médiation, ou une reconnaissance de droit par l'autre partie.
- Cette règle s'applique-t-elle à tous les biens ? Oui, pour les biens meubles et immeubles, sauf exceptions (ex : partage de communauté conjugale, qui a un régime différent).
- Puis-je contester la prescription si l'héritier a caché des biens ? Oui, le point de départ peut être reporté si vous prouvez une dissimulation. Mais attention, la charge de la preuve est lourde.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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