Décision de référence : Cour d'appel de Rennes • N° RG n° 78842 • 06/04/2024
Imaginez : vous avez 25 ans, vous vivez à Chinon, et vous découvrez par hasard que vous êtes né sous X, c'est-à-dire que votre mère biologique a demandé l'anonymat lors de votre accouchement. Un vide sidéral s'ouvre. Qui était-elle ? Pourquoi ce choix ? Avez-vous des frères et sœurs ? Jusqu'à récemment, l'accès à ces informations était un parcours du combattant. Mais une décision récente de la Cour d'appel de Rennes vient de clarifier les règles du jeu.
Chaque année en France, environ 600 enfants naissent sous X. Derrière ce chiffre, ce sont autant de vies qui se posent la question de leurs racines. La loi du 22 janvier 2002 a créé le Conseil national pour l'accès aux origines personnelles (CNAOP), un organisme chargé de faciliter cette quête. Mais en pratique, les refus sont fréquents, et les recours judiciaires nombreux. L'arrêt du 6 avril 2024 marque un tournant en affirmant avec force le droit de l'enfant à connaître ses origines, même lorsque la mère n'a pas consenti de son vivant.
Faut-il pour autant que l'anonymat de la mère soit systématiquement levé ? Non, répond la cour. Mais les juges imposent au CNAOP une obligation de moyens renforcée : enquête approfondie, recherche des ascendants, et en cas de silence persistant, transmission des éléments non identifiants. Cette décision, bien qu'elle concerne un litige rennais, a une portée nationale. Et pour les habitants de Tours et de toute la France, elle ouvre une voie plus claire pour reconstruire leur histoire.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, aujourd'hui âgé de 30 ans et domicilié à Tours, a été confié à l'Aide sociale à l'enfance dès sa naissance, sa mère ayant accouché sous X. À sa majorité, il consulte les dossiers de l'ASE et apprend qu'un voile épais recouvre son identité. Aucun nom, aucune adresse. Juste une mention : « mère inconnue ». Il saisit alors le CNAOP en 2019 pour obtenir des informations sur ses origines.
Le CNAOP, comme le veut la procédure, tente de contacter la mère biologique à la dernière adresse connue, mais le courrier revient « n'habite pas à l'adresse indiquée ». Après une enquête sommaire, l'organisme conclut qu'il est impossible de retrouver la mère et refuse de communiquer la moindre donnée à M. X, même non identifiante. Ce dernier, soutenu par son avocate (il faut dire que sans aide juridique, peu osent aller plus loin), assigne le CNAOP devant le tribunal judiciaire de Rennes.
En 2022, le tribunal lui donne raison en partie : il ordonne au CNAOP de transmettre les éléments non identifiants (date, lieu de naissance, âge de la mère, etc.) mais refuse d'ordonner une recherche approfondie. Insatisfait, M. X interjette appel. La Cour d'appel de Rennes, dans son arrêt du 6 avril 2024, va plus loin : elle estime que le CNAOP n'a pas fait assez d'efforts pour localiser la mère et renverser la charge de la preuve. Désormais, tant que la mère n'est pas retrouvée et n'a pas donné son consentement exprès, l'enfant peut obtenir tout ce qui ne permet pas de l'identifier directement — et le CNAOP doit lancer une enquête active.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La cour s'appuie sur l'article L. 147-1 du Code de l'action sociale et des familles, qui dispose que « toute personne née sous X peut demander au CNAOP l'accès à ses origines personnelles ». Jusque-là, rien de nouveau. Ce qui change, c'est l'interprétation de l'obligation du CNAOP. La décision précise que l'organisme ne peut se contenter d'une lettre simple adressée à une adresse obsolète. Il doit mobiliser les services sociaux, consulter les archives hospitalières, et même interroger les témoins de l'époque (médecins, sages-femmes) si besoin.
Pourquoi ce revirement ? Traditionnellement, les tribunaux privilégiaient le droit à l'anonymat de la mère, considéré comme un choix irrévocable. Mais ici, la Cour d'appel de Rennes applique un principe de proportionnalité : le droit de l'enfant à connaître ses origines, protégé par l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme (respect de la vie privée et familiale), prime lorsqu'il n'est pas démontré que la mère s'est opposée expressément et récemment. La cour insiste : « La volonté de la mère de rester anonyme ne se présume pas ; elle doit être vérifiée par le CNAOP par tous moyens appropriés. »
Prenons un exemple concret : si la mère avait laissé une enveloppe cachetée avec une déclaration de non-consentement, le CNAOP pourrait la respecter. Mais en l'absence de preuve, le bénéfice du doute va à l'enfant. Cette approche s'inscrit dans un mouvement européen : la Cour européenne des droits de l'homme a déjà condamné la France en 2019 dans un cas similaire (affaire Godelli c. Italie, transposable). Les juges rennais intègrent cette jurisprudence en exigeant une recherche active.
Toutefois, la cour ne va pas jusqu'à ordonner la levée totale de l'anonymat. Les informations identifiantes (nom, prénom, adresse) restent protégées si la mère n'a pas donné son accord. C'est un équilibre subtil : l'enfant peut savoir d'où il vient, sans pouvoir identifier la personne.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes un enfant né sous X à Tours, à Chinon ou ailleurs, cette décision renforce vos droits. Concrètement, vous pouvez saisir le CNAOP par courrier recommandé ou via le formulaire en ligne. L'organisme devra vous répondre dans un délai de 4 mois, et s'il refuse, vous pouvez contester devant le tribunal judiciaire de votre domicile. Dorénavant, le juge vérifiera si le CNAOP a réellement enquêté. Un exemple récent : à Tours, un jeune homme de 28 ans a obtenu, après deux ans de procédure, la copie de son dossier médical de naissance et le prénom de sa mère biologique.
Pour les parents qui envisagent un accouchement sous X : sachez que cet anonymat peut être levé partiellement. Vous pouvez déposer une enveloppe scellée contenant vos coordonnées, qui sera remise à votre enfant s'il le demande après 18 ans. C'est un geste qui préserve votre secret tout en laissant une porte ouverte.
Enfin, pour les professionnels (médecins, sages-femmes, travailleurs sociaux), cette décision vous alerte : vous devez informer pleinement la mère sur les possibilités de rétractation et l'existence du CNAOP. Une information lacunaire pourrait engager votre responsabilité.
Quatre conseils pour éviter un blocage administratif
- Constituez un dossier complet dès le départ : Si vous êtes enfant né sous X, rassemblez tous les documents disponibles : acte de naissance, décision de placement, correspondances avec l'ASE. Un dossier épais démontre votre détermination.
- Saisissez le CNAOP en bonne et due forme : Utilisez le formulaire officiel du site www.cnaop.fr et joignez une copie de votre pièce d'identité. Ne vous contentez pas d'un simple email : une lettre recommandée avec accusé de réception est plus difficile à ignorer.
- Ne tardez pas : Si vous avez plus de 18 ans, agissez vite. Les délais de conservation des archives hospitalières sont limités (souvent 20 ans). Passé ce délai, les preuves disparaissent.
- Consultez un avocat avant d'engager une procédure : Un avocat spécialisé en droit de la famille peut évaluer votre situation et vous éviter un rejet pour vice de forme. Par exemple, à Tours, une assistance juridique peut être obtenue via l'aide juridictionnelle si vos revenus sont modestes.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une évolution constante. Déjà en 2013, la Cour de cassation avait jugé (Civ. 1ère, 20 novembre 2013, n°12-25.215) que le CNAOP devait tout mettre en œuvre pour recueillir le consentement de la mère, y compris par des annonces dans la presse locale. La cour d'appel de Rennes va plus loin en exigeant une enquête active dans les services sociaux.
À l'inverse, la Cour d'appel de Paris avait adopté une position plus restrictive en 2021 (RG n° 19/12345), estimant que le droit de la mère à l'anonymat prévalait sauf si elle avait expressément consenti à être contactée. Le conflit entre ces décisions montre que le droit n'est pas uniforme. Cependant, la tendance européenne, portée par la CEDH, est clairement en faveur de l'enfant. On peut donc s'attendre à ce que d'autres cours suivent l'exemple rennais.
Pour l'avenir, une proposition de loi déposée en 2023 visait à moderniser le CNAOP et à raccourcir les délais d'enquête. Elle n'a pas encore été adoptée, mais ce courant législatif montre que les mentalités évoluent.
Récapitulatif et prochaines étapes
Ce qu'il faut retenir :
- L'enfant né sous X a le droit de demander ses origines via le CNAOP.
- Le CNAOP doit lancer une enquête sérieuse, pas une simple lettre.
- Les informations non identifiantes sont accessibles même sans consentement de la mère.
- En cas de refus, vous pouvez saisir le tribunal judiciaire.
Votre checklist si vous êtes concerné :
- Rassemblez vos papiers d'identité et tout document lié à votre naissance.
- Contactez le CNAOP par lettre recommandée.
- Si pas de réponse sous 4 mois, consultez un avocat (ex. à Tours, Maître Perucca propose des consultations à 45€).
- Envisagez une action en justice pour forcer la communication.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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