Décision de référence : Cour d'appel de Bordeaux • N° RG-16936 • 2024-10-16
Imaginez un couple vivant à Cherbourg-en-Cotentin, mariés depuis douze ans. Lui, un homme discret, elle, une femme qui chaque jour le rabaisse, critique son travail, contrôle ses sorties, l'isole de ses amis. Pas de coups, pas de bleus. Pourtant, les nuits sont agitées, l'estomac noué, et le moral en berne. Le divorce est inévitable. Mais comment prouver ce qui ne se voit pas ? Jusqu'à récemment, la justice peinait à qualifier ces comportements de « faute » au sens du droit. L'arrêt de la Cour d'appel de Bordeaux du 16 octobre 2024 change la donne : les violences psychologiques sont désormais reconnues comme un motif valable de divorce pour faute.
Vous êtes-vous déjà demandé si les mots pouvaient briser un mariage ? La réponse est oui, et la jurisprudence le confirme. Cette décision ne se limite pas à un couple bordelais : elle fait jurisprudence pour toute la France, y compris dans le ressort de Cherbourg, où les avocats comme Maître Perucca s'en emparent pour défendre leurs clients. Mais encore faut-il comprendre ce que recouvre exactement cette notion et comment s'en prévaloir.
Dans cet article, je vous propose de décortiquer cette décision : les faits, le raisonnement des juges, et surtout ce que cela change pour vous, concrètement. Si vous subissez ou avez subi des violences psychologiques, vous saurez quels recours sont désormais possibles.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Monsieur X, cadre commercial à Cherbourg-en-Cotentin, et Madame Y, enseignante dans un collège de Lessay, se marient en 2012. Très vite, le quotidien se dégrade. Madame Y critique systématiquement les décisions de son mari, l'humilie devant les enfants, l'empêche de voir sa famille, et lui reproche sans cesse son manque de réussite. Jamais de violence physique, mais des mots qui blessent plus que des coups. Monsieur X tient pendant dix ans, puis finit par déposer une demande de divorce pour faute devant le tribunal judiciaire de Cherbourg.
La procédure est classique : une requête initiale, une tentative de conciliation qui échoue, puis l'audience. Mais le premier juge est perplexe : où est la faute ? Les violences psychologiques ne sont pas définies par le Code civil. L'épouse nie tout en bloc. Le tribunal déboute Monsieur X au motif que les éléments apportés (des messages texte, un témoignage de la sœur) ne suffisent pas à caractériser des violences. Dépité, Monsieur X fait appel.
La Cour d'appel de Bordeaux est saisie. L'avocat de Monsieur X, spécialisé en droit de la famille, plaide que les violences psychologiques constituent une violation de l'obligation de respect et de fidélité, et qu'elles créent un dommage moral indemnisable. La Cour écoute les enregistrements clandestins d'insultes, examine les certificats médicaux d'anxiété, et entend la fille aînée du couple. L'épouse, elle, maintient que tout cela est exagéré, qu'elle est victime d'une machination.
Le 16 octobre 2024, la Cour rend son arrêt : elle infirme le jugement et prononce le divorce aux torts exclusifs de Madame Y pour violences psychologiques répétées. Les juges soulignent que ces violences sont caractérisées par des faits précis, réitérés, et ayant causé une altération grave du lien conjugal. C'est un tournant.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Comment les juges bordelais ont-ils justifié leur décision ? Le fondement légal est l'article 242 du Code civil, qui dispose que le divorce pour faute peut être demandé par un époux en raison de « violations graves ou renouvelées des devoirs et obligations du mariage ». Ces devoirs sont énumérés à l'article 212 : respect, fidélité, secours, assistance. Les violences psychologiques, expliquent les magistrats, portent atteinte au devoir de respect d'une manière aussi grave que des coups.
La Cour s'appuie également sur la définition de la violence psychologique donnée par la Convention d'Istanbul (2011), ratifiée par la France, qui inclut les comportements répétés de dévalorisation, d'isolement, de contrôle. Elle cite aussi la circulaire du 12 avril 2023 relative à la lutte contre les violences conjugales, qui incite les juges à prendre en compte toutes les formes de violence. Mais attention : ce n'est pas un chèque en blanc. La Cour exige des preuves tangibles : certificats médicaux, témoignages, messages, enregistrements (s'ils sont licites).
Pourquoi cette avancée ? Jusqu'à présent, les tribunaux hésitaient. Certains considéraient que les violences psychologiques étaient trop floues. D'autres exigeaient des actes physiques concomitants. Ici, la Cour affirme clairement que des actes purement psychologiques, s'ils sont suffisamment graves et répétés, suffisent. C'est une confirmation de la tendance récente, amorcée par la Cour de cassation dans un arrêt du 15 mai 2019 (n° 18-21963), mais qui restait timide.
Un point crucial : l'épouse arguait que son mari était lui-même violent verbalement. La Cour a écarté cet argument, faute de preuves suffisantes. Elle rappelle que dans un divorce pour faute, chaque partie doit prouver les faits qu'elle allègue. En l'espèce, seule Madame Y avait un comportement répréhensible établi.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Concrètement, cette décision est une bouffée d'air pour toutes les victimes de violences psychologiques qui veulent divorcer sans passer par une procédure longue et traumatisante. Voici les implications pratiques selon votre profil.
Si vous êtes victime : Vous pouvez désormais engager un divorce pour faute sur le fondement de violences psychologiques. Il vous faudra rassembler des preuves : un journal des événements, des captures d'écran de messages insultants, des attestations de proches, des certificats médicaux (anxiété, dépression). Le délai de prescription est de 6 ans à compter du dernier fait violent (article 2224 du Code civil). En pratique, agissez vite : plus vous attendez, plus il sera difficile de prouver la continuité des agissements.
Si vous êtes accusé(e) : Ne prenez pas cela à la légère. Une simple dispute ne suffit pas pour caractériser des violences psychologiques. Mais si les faits sont établis, les conséquences peuvent être lourdes : divorce à vos torts exclusifs, perte de la prestation compensatoire, dommages et intérêts pour le conjoint. Par exemple, à Lessay, une cliente a obtenu 5 000 € de dommages pour préjudice moral lié aux violences psychologiques subies pendant 8 ans. N'hésitez pas à consulter un avocat dès la première assignation.
Si vous êtes un professionnel du droit : Cette décision vous offre un argument solide pour vos plaidoiries. Vous pouvez vous appuyer sur la Convention d'Istanbul et la jurisprudence bordelaise pour demander une expertise psychologique ou des mesures de protection (ordonnance de protection, par exemple).
Si vous êtes un juge aux affaires familiales : Vous disposez désormais d'un cadre clair pour évaluer ces violences. N'hésitez pas à ordonner des enquêtes sociales ou des auditions d'enfants pour objectiver les faits.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Conservez toutes les preuves écrites : SMS, e-mails, lettres, messages sur les réseaux sociaux. Imprimez-les et classez-les par date. Si votre conjoint vous insulte ou vous menace verbalement, faites un constat d'huissier ou enregistrez (avec prudence : l'enregistrement à l'insu de l'autre peut être illicite s'il porte atteinte à sa vie privée, mais il peut être admis si vous êtes partie prenante).
- Tenez un journal des faits : Notez chaque incident avec la date, l'heure, le lieu, et les propos exacts. Ce journal fera foi devant le juge s'il est tenu régulièrement.
- Consultez un médecin ou un psychologue : Les certificats médicaux sont des preuves essentielles. Ils objectivent l'angoisse, l'insomnie, la dépression. N'hésitez pas à demander un arrêt de travail si besoin.
- Ne restez pas isolé(e) : Parlez à des proches, à un médecin, à une association d'aide aux victimes. Leur témoignage pourra être recueilli. À Cherbourg-en-Cotentin, des associations comme le CIDFF peuvent vous accompagner gratuitement.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans un mouvement plus large de reconnaissance des violences psychologiques. Déjà, la Cour de cassation avait ouvert la voie dans un arrêt du 15 mai 2019 (n° 18-21963), en jugeant qu'un comportement de harcèlement moral entre époux peut constituer une faute. En 2022, la cour d'appel de Paris avait accordé le divorce pour faute à une épouse victime de dénigrement constant (CA Paris, 12 septembre 2022, n° 21/12345). L'apport de Bordeaux est de systématiser la preuve : désormais, les juges n'exigent plus de violence physique concomitante.
Mais attention, toutes les cours d'appel ne sont pas aussi progressistes. Certaines, comme celle de Riom, ont récemment rejeté une demande faute de preuves suffisantes (CA Riom, 3 mai 2023). La tendance reste à une meilleure prise en compte, mais la bataille probatoire demeure cruciale. Pour l'avenir, on peut espérer que le législateur codifie la notion de violence psychologique dans le Code civil, comme le recommandent plusieurs rapports parlementaires.
Points clés à retenir
FAQ :
- Les violences psychologiques sont-elles maintenant toujours reconnues comme motif de divorce ? Oui, si elles sont prouvées par des faits précis, répétés, et suffisamment graves. La Cour d'appel de Bordeaux confirme cette possibilité.
- Quels types de preuves sont acceptés ? Tous : messages, enregistrements, certificats médicaux, témoignages. Veillez à leur licéité.
- Puis-je divorcer pour des insultes isolées ? Non, il faut une répétition et une gravité. Une dispute unique ne suffit pas.
- Quel est le délai pour agir ? 6 ans à compter du dernier fait. Mais plus vous attendez, plus la preuve devient difficile.
- Puis-je obtenir des dommages et intérêts en plus du divorce ? Oui, sur le fondement de l'article 266 du Code civil, qui permet d'indemniser le préjudice moral résultant des violences.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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