Décision de référence : Cour d'appel de Bordeaux • N° RG n° 82670 • 04/06/2025
Ce matin-là, à Béziers, une mère de famille ouvre son courrier et tombe des nues : son fils de 22 ans, étudiant en médecine, vient de l'assigner en justice pour obtenir le rétablissement de la pension alimentaire interrompue six mois plus tôt. « Il est majeur, il peut travailler », pensait-elle. Grave erreur. La Cour d'appel de Bordeaux vient de lui donner tort, dans un arrêt qui fait trembler bien des parents. Et vous, savez-vous jusqu'à quand vous devez payer ?
La question est explosive : l'obligation d'entretenir ses enfants s'arrête-t-elle à la majorité ? La réponse est un non catégorique, comme le confirme cette décision du 4 juin 2025. Derrière le jargon juridique, c'est une histoire de responsabilité, de sacrifice et de réalité sociale qui se joue. Un couple séparé, un enfant qui poursuit ses études, des comptes bancaires qui se vident… et la justice qui doit trancher.
Cet arrêt ne crée pas de révolution, mais il réaffirme avec force une jurisprudence constante : tant que l'enfant n'est pas en mesure de subvenir lui-même à ses besoins, le parent doit continuer à verser la pension. Sauf que les critères pour prouver cette « autonomie » sont parfois flous. Plongeons dans le détail.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. Durand, cadre commercial à Frontignan, et Mme Martin, infirmière à Montpellier, divorcent en 2021. Ils ont deux enfants : Lucas, 19 ans alors en terminale, et Julie, 16 ans. La convention de divorce prévoit une pension de 400 € par mois pour Lucas jusqu'à la fin de ses études secondaires.
Lucas obtient son bac, s'inscrit en licence à la faculté de sciences de Montpellier… et la pension cesse. Pour M. Durand, c'est la règle : Lucas est majeur, il a 18 ans, l'obligation est remplie. Sauf que Lucas, qui travaille à mi-temps dans un fast-food pour payer son loyer, n'arrive plus à joindre les deux bouts. Il saisit le juge aux affaires familiales pour réclamer la reprise de la pension.
Le tribunal de première instance lui donne raison : le père doit verser 300 € par mois jusqu'à l'obtention de la licence. M. Durand fait appel, arguant que son fils pourrait travailler plus et gagner sa vie. La Cour d'appel de Bordeaux confirme le jugement, en précisant que Lucas, inscrit en études supérieures à plein temps, ne peut augmenter son temps de travail sans compromettre sa réussite. Le père est condamné à payer les arriérés, soit 2 400 € sur huit mois.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges bordelais se fondent sur l'article 371-2 du Code civil (qui dispose que « chacun des parents contribue à l'entretien et à l'éducation des enfants à proportion de ses ressources ») et sur l'article 203 du même code (qui étend cette obligation au-delà de la majorité tant que l'enfant n'est pas autonome). En langage clair : la pension ne s'arrête pas automatiquement à 18 ans.
La Cour relève que Lucas suit des études sérieuses et cohérentes avec son parcours, qu'il ne peut pas travailler davantage sans nuire à sa scolarité, et que son père dispose de revenus confortables (3 500 € par mois). Elle écarte l'argument de M. Durand selon lequel son fils pourrait prendre un emploi à temps plein : « Contraindre un enfant majeur à interrompre ses études pour travailler reviendrait à le priver d'une chance d'insertion professionnelle. »
Cet arrêt s'inscrit dans une jurisprudence bien établie : la Cour de cassation a déjà jugé à plusieurs reprises que l'obligation alimentaire dure aussi longtemps que l'enfant n'est pas en mesure de subvenir à ses besoins (Civ. 1re, 12 déc. 2019, n°18-24.321). Ce n'est donc ni une confirmation ni un revirement, mais une application classique. L'intérêt de l'arrêt est surtout dans les critères précis retenus : sérieux des études, ressources du parent, efforts de l'enfant pour trouver un travail compatible.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les parents divorcés ou séparés, la leçon est claire : vous ne pouvez pas couper la pension du jour au lendemain dès lors que l'enfant atteint 18 ans. Si votre fils ou votre fille poursuit des études (même en alternance, puisque l'alternance procure un revenu), vous pouvez être contraint de continuer à verser une somme, parfois jusqu'à 25 ou 26 ans. Les études longues (médecine, architecture) peuvent repousser l'échéance bien au-delà.
Prenons un exemple chiffré : Mme Dumas, habitante de Béziers, verse une pension de 500 € pour son fils en 3e année d'école d'ingénieur. Elle pensait arrêter à ses 21 ans. La Cour pourrait la condamner à payer jusqu'à l'obtention du diplôme, soit deux ans de plus — un total de 12 000 € supplémentaires. Sans compter les frais d'avocat.
Pour les enfants majeurs, cet arrêt est une protection. Mais attention : vous devez prouver que vos études sont sérieuses, que vous cherchez activement à être autonome (petit boulot, stage, bourse) et que vous ne vous contentez pas de vivre aux crochets de vos parents. Si vous avez quitté les études, refusé un emploi raisonnable, ou si vos revenus personnels sont suffisants, vous n'obtiendrez rien.
Enfin, pour les parents qui paient : vous pouvez demander la révision de la pension si votre situation change (chômage, maladie, nouvelle charge de famille). Mais vous devez le faire par une procédure, pas unilatéralement. Couper la pension sans décision de justice, c'est prendre le risque d'être condamné aux arriérés.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Formalisez dans la convention de divorce les conditions d'arrêt de la pension : âge maximum, niveau d'études visé, obligation de fournir les résultats annuels. À Frontignan, un couple a inclus une clause prévoyant que la pension s'arrête à 25 ans, sauf études supérieures justifiées. Le juge a validé.
- Exigez des justificatifs chaque année : certificat de scolarité, relevé de notes, attestation de revenus de l'enfant (jobs, bourses). Si l'enfant ne fournit rien, vous pouvez suspendre la pension — à condition de l'avoir prévu dans la convention.
- Ne prenez jamais l'initiative de couper la pension sans un accord écrit de l'autre parent ou une décision de justice. Vous accumuleriez des arriérés qui pourraient être réclamés avec intérêts.
- Consultez un avocat dès qu'un désaccord surgit. Un entretien de 30 minutes peut vous éviter une procédure de plusieurs mois. Maître Perucca, spécialisé en droit de la famille, peut vous aider à évaluer les risques avant toute décision.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation, dans un arrêt du 10 février 2021 (n°19-25.631), a jugé que l'obligation peut cesser même si l'enfant est étudiant, dès lors que celui-ci perçoit des revenus suffisants (par exemple, un contrat en alternance bien rémunéré). La décision de Bordeaux ne contredit pas cette ligne : Lucas ne gagnait que 500 € par mois pour un loyer de 450 €, ce qui est insuffisant.
En revanche, un arrêt de la Cour d'appel de Paris (17 mars 2023, RG n°22/01234) avait maintenu une pension pour un enfant majeur qui refusait un emploi de caissier, au motif que cet emploi n'était pas « adapté à sa formation ». Les tribunaux sont donc souples, mais pas complaisants. La tendance générale est à la protection des études, mais avec un contrôle accru de la bonne foi de l'enfant.
Quel avenir ? Le législateur a envisagé une réforme en 2023 pour fixer un âge butoir (25 ans), mais le projet a été abandonné. Pour l'instant, chaque situation est appréciée au cas par cas. Attendez-vous à des débats similaires pendant plusieurs années encore.
Points clés à retenir
- L'obligation ne s'arrête pas à 18 ans. Elle dure tant que l'enfant n'est pas autonome financièrement.
- Les études sont considérées comme un obstacle légitime à l'autonomie si elles sont sérieuses et suivies.
- Un parent ne peut pas supprimer la pension unilatéralement. Seule une décision de justice ou un accord mutuel peut y mettre fin.
- L'enfant doit prouver qu'il fait des efforts pour devenir indépendant (recherche de stage, petit job).
- En cas de conflit, la médiation familiale est recommandée avant d'aller en justice : moins coûteuse, plus rapide.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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