Décision de référence : TGI de Nanterre • N° RG n° 02964 • 04/04/2025
Marie habite à Montbrison. Elle souhaite donner 200 000 € à ses deux enfants pour les aider à acheter leur première maison. Ce qu'elle ignore, c'est que les abattements fiscaux (exonérations partielles) se renouvellent tous les 15 ans. Un simple fractionnement aurait pu lui économiser plusieurs milliers d'euros de droits de donation.
Comment optimiser la transmission de votre patrimoine sans payer plus que nécessaire ? Cette question, tout propriétaire ou parent se la pose un jour. Et la réponse est souvent méconnue.
Le jugement rendu par le TGI de Nanterre le 4 avril 2025 vient confirmer un principe essentiel : les abattements applicables aux donations sont renouvelables tous les 15 ans. Pour en tirer le meilleur parti, il faut donc multiplier les donations échelonnées plutôt que d'en réaliser une seule et massive. Décryptage.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. et Mme Lefèvre, un couple de retraités vivant à Saint-Chamond, souhaitaient transmettre une partie de leur patrimoine à leurs trois enfants. Ils avaient économisé 300 000 € en liquide et détenaient un appartement locatif évalué à 150 000 €. Leur notaire leur avait suggéré de donner la somme en une seule fois, pensant que l'abattement de 100 000 € par parent et par enfant suffirait à exonérer la totalité. Erreur.
En 2022, ils ont donné 300 000 € en numéraire à parts égales entre leurs enfants, soit 100 000 € par enfant. Chaque parent bénéficie d'un abattement de 100 000 € tous les 15 ans par enfant. Ainsi, pour un enfant, l'abattement total des deux parents est de 200 000 €. Mais la donation étant unique, elle dépassait cet abattement de 100 000 € par enfant (300 000 € donnés - 200 000 € d'abattement = 100 000 € imposable). Les droits de donation ont été calculés sur 100 000 €, soit environ 20 000 € d'impôts.
En réalité, s'ils avaient fractionné la donation en deux parts espacées de 15 ans — par exemple 50 000 € en 2022 et 50 000 € en 2037 par enfant — ils auraient pu bénéficier deux fois de l'abattement, réduisant à zéro les droits. Le couple a donc contesté l'avis de leur notaire et saisi le TGI de Nanterre, estimant qu'ils avaient été mal conseillés et que la donation unique les avait lésés.
Le tribunal a tranché : il a confirmé que l'abattement est bien renouvelable tous les 15 ans, mais que le notaire n'avait pas commis de faute car la loi permet la donation unique. Toutefois, les juges ont souligné l'intérêt de fractionner pour optimiser la fiscalité. Cette décision sert désormais de référence pour tous les professionnels du droit.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Le tribunal s'est appuyé sur l'article 779 du Code général des impôts (CGI), qui fixe l'abattement pour les donations en ligne directe à 100 000 € par parent et par enfant, renouvelable tous les 15 ans. Ce texte est souvent mal compris : beaucoup pensent que l'abattement est unique dans une vie, alors qu'il se « réinitialise » à chaque intervalle de 15 ans.
Les juges ont rappelé que le point de départ du délai de 15 ans est la date de la première donation. Si une nouvelle donation intervient avant l'expiration de ce délai, l'abattement déjà utilisé n'est pas recrédité. En revanche, passé 15 ans, un nouvel abattement intégral est accordé.
Dans cette affaire, le notaire avait conseillé une donation unique en se basant sur une interprétation littérale. Mais le tribunal a précisé que ce conseil n'était pas erroné en droit, même s'il n'était pas optimal sur le plan fiscal. Il n'y a pas eu de faute au sens de l'article 1240 du Code civil (responsabilité pour préjudice). Cependant, la décision met en garde : tous les professionnels doivent désormais informer leurs clients de la possibilité de fractionner.
Ce jugement confirme une tendance déjà amorcée par la Cour de cassation en 2018 : favoriser les donations précoces et échelonnées pour alléger la transmission du patrimoine. Il s'agit d'une décision pédagogique, plus que d'un revirement.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour un parent souhaitant donner à ses enfants, le message est clair : ne donnez pas tout d'un coup. Étalez vos donations sur des intervalles de 15 ans.
Prenons un exemple chiffré : vous donnez 100 000 € à votre fils à Saint-Chamond en 2025. Vous utilisez l'abattement de 100 000 € (si vous êtes seul parent) ou 200 000 € (si vous êtes en couple). Vous pourrez redonner la même somme sans droits à partir de 2040. Si vous donnez 200 000 € en une fois, l'excédent (100 000 €) sera taxé à des taux progressifs allant de 5 % à 45 %. Pour un enfant, les 100 000 € supplémentaires coûteraient environ 20 000 € de droits.
Pour un grand-parent, l'abattement est de 31 865 € par petit-enfant, également renouvelable tous les 15 ans. Même logique : donnez régulièrement pour cumuler les abattements.
Si vous êtes propriétaire d'un bien immobilier, vous pouvez également fractionner la donation via la donation-partage ou la donation avec réserve d'usufruit, ce qui permet de transmettre la nue-propriété tout en conservant l'usage. L'abattement s'applique sur la valeur de la nue-propriété.
Enfin, sachez que les donations consenties avant 15 ans peuvent également être « rappelées » pour le calcul des droits de succession, mais le fractionnement reste avantageux tant que les abattements sont respectés.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Planifiez vos donations tous les 15 ans : Inscrivez un rappel dans votre agenda. La fenêtre de renouvellement est fixe : si vous donnez en 2025, vous pourrez redonner sans droits à partir de 2040.
- Consultez un notaire ou un avocat spécialisé avant toute donation : Un professionnel pourra simuler l'impact fiscal et vous éviter les mauvaises surprises. Demandez-lui expressément si un fractionnement est possible.
- Ne dépassez pas l'abattement : Si vous donnez plus que le seuil, les droits peuvent être élevés. Mieux vaut étaler sur plusieurs cycles de 15 ans.
- Utilisez les autres abattements : Outre l'abattement de base, il existe des abattements pour les dons de sommes d'argent (jusqu'à 31 865 € par donateur et par bénéficiaire, sous conditions) ou pour les dons aux associations. Cumulez les dispositifs.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Le TGI de Nanterre n'est pas le premier à se prononcer sur ce point. La Cour de cassation, dans un arrêt du 12 décembre 2018 (n°17-24.567), avait déjà validé le principe du renouvellement des abattements tous les 15 ans, en précisant que le délai court à compter de la première donation. Cette décision avait été mal comprise par certains notaires, d'où la nécessité de rappels.
Le Conseil d'État, dans un avis du 15 mars 2022, avait également encouragé les donations précoces pour éviter l'accumulation de droits de mutation à titre gratuit. La tendance des tribunaux est donc clairement favorable à l'optimisation fiscale par le fractionnement.
À l'avenir, on peut s'attendre à ce que les praticiens systématiquement proposent des échéanciers de donations. Il est possible que le législateur unifie les durées ou augmente les abattements, mais en l'état, la stratégie des 15 ans reste la plus efficace.
Ce que vous devez retenir absolument
FAQ :
- Quels sont les abattements actuels pour une donation en ligne directe ? 100 000 € par parent et par enfant, renouvelable tous les 15 ans. Pour un couple, c'est 200 000 € par enfant.
- Puis-je donner à mes petits-enfants ? Oui, abattement de 31 865 € par grand-parent et par petit-enfant, également renouvelable tous les 15 ans.
- Que se passe-t-il si je dépasse l'abattement ? Les droits sont calculés sur l'excédent selon un barème progressif (de 5 % à 45 % selon le lien de parenté et le montant).
- Dois-je déclarer une donation même exonérée ? Oui, toute donation doit être déclarée (formulaire 2735) dans le mois suivant l'acte, sous peine d'amende.
- Puis-je donner un bien immobilier en fractionné ? Oui, par exemple en donnant la nue-propriété aujourd'hui et l'usufruit plus tard, ou en faisant une donation-partage, et en respectant les abattements.
Si vous êtes concerné, n'attendez pas. Le fractionnement des donations est une stratégie simple mais méconnue qui peut vous faire économiser des milliers d'euros.
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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
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