Décision de référence : Cour d'appel de Toulouse • N° RG-69220 • 2025-03-27
Imaginez : vous vivez avec votre partenaire depuis dix ans dans une maison achetée à deux, sans être mariés. Les années passent, les comptes se mélangent, les travaux s'enchaînent… Puis un jour, la séparation. Qui garde la maison ? Qui rembourse l'emprunt ? À Trappes comme ailleurs, cette question empoisonne des centaines de couples chaque année. La Cour d'appel de Toulouse vient de rendre une décision qui remet les pendules à l'heure : le concubinage, contrairement au mariage ou au Pacs, ne crée aucun régime de communauté. Les biens restent ceux de chacun, sauf preuve d'une volonté contraire.
Que signifie cette décision pour vous, concubins ? En l'absence de contrat ou d'indivision organisée, l'article 1240 du Code civil (celui qui crée une obligation de réparer le dommage causé par sa faute) devient la clé du partage. Autrement dit, si l'un des partenaires a enrichi l'autre sans contrepartie, il peut demander une indemnité – mais à condition de prouver l'apport et l'absence d'intention libérale. Un vrai parcours du combattant, comme le montre l'affaire jugée à Toulouse.
Une situation que j'ai vue des dizaines de fois dans mon cabinet de Versailles : des couples qui ont tout mis en commun sans formalité, et qui, à la rupture, découvrent que la justice ne peut pas faire comme si ils étaient mariés. Cette décision de la cour d'appel ne fait que confirmer une jurisprudence constante, mais elle a le mérite de rappeler une vérité qui dérange : sans cadre juridique, l'équité est une chimère.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
Monsieur X, cadre commercial à Trappes, et Madame Y, infirmière à Plaisir, se sont rencontrés en 2015. Très vite, ils emménagent ensemble dans une maison louée. En 2018, ils achètent un appartement à Toulouse, où ils envisagent de s'installer. Le bien est acquis en indivision, chacun contribuant à parts inégales : Monsieur apporte 80 000 € d'apport, Madame 20 000 €. Le prêt est contracté à leur nom commun.
Mais l'amour ne dure pas. En 2023, la séparation est brutale. Madame quitte le domicile et cesse de rembourser le prêt. Monsieur continue seul les mensualités, mais ne peut plus subvenir aux charges. Il saisit le tribunal pour obtenir le partage du bien et réclamer une indemnité pour les sommes avancées au profit de Madame. Le tribunal de grande instance de Toulouse ordonne la vente de l'appartement et condamne Madame à rembourser 15 000 € à Monsieur, au titre de l'enrichissement sans cause. Madame fait appel.
Devant la cour, elle soutient que les apports de Monsieur étaient des donations déguisées, justifiées par leur vie commune. Elle invoque la présomption de communauté que certains juges avaient pu admettre pour les concubins – mais qui n'a jamais été légalement consacrée. Monsieur rétorque qu'il n'a jamais eu l'intention de lui donner, et que chaque remboursement était un prêt informel. La Cour d'appel de Toulouse, dans son arrêt du 27 mars 2025, lui donne raison sur le principe, mais réduit l'indemnité à 10 000 €, faute de preuves suffisantes pour le surplus.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
Les juges toulousains rappellent d'abord un principe fondamental : en l'absence de mariage ou de Pacs, les concubins ne sont soumis à aucun régime matrimonial. Chacun conserve ses biens acquis avant ou pendant la vie commune, sauf s'ils sont achetés ensemble et en indivision. L'article 815 du Code civil (relatif aux droits des indivisaires) s'applique alors, mais il ne règle que la gestion du bien commun, pas les comptes entre partenaires.
Pour trancher le litige, la cour utilise le mécanisme de l'enrichissement injustifié, fondé sur l'article 1303 du Code civil (l'ancien « enrichissement sans cause » réécrit par la réforme 2016). Concrètement, elle vérifie que Monsieur a appauvri son patrimoine au profit de Madame, sans qu'elle lui ait fourni de contrepartie. Ici, Monsieur a avancé l'intégralité des mensualités du prêt après le départ de Madame, et a payé des travaux de rénovation. Mais attention : une partie de ces sommes est considérée comme une contribution aux charges de la vie courante (nourriture, loyer, loisirs) – non remboursable. La cour distingue donc soigneusement ce qui relève de l'entretien normal du couple et ce qui a réellement profité à l'un au détriment de l'autre.
Cette affaire n'est pas un revirement. La Cour de cassation a toujours refusé d'étendre aux concubins les règles du mariage. Mais l'arrêt est exemplaire par son analyse minutieuse des preuves : il montre que chaque euro doit être justifié. Les arguments de Madame, qui invoquait une « volonté de s'entraider », ont été écartés car ils ne reposaient sur aucun écrit. La présomption de libéralité (cadeau présumé) entre concubins n'existe pas non plus – contrairement à ce que certains avocats plaident parfois. La tendance est donc à une application rigoureuse du droit commun, sans faveur pour la vie commune.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Si vous êtes propriétaire en indivision avec votre concubin, cette décision vous rappelle que vos contributions inégales ne sont pas automatiquement compensées. Par exemple, si vous avez versé 70 % de l'apport à Plaisir pour une maison valant 300 000 €, vous ne pourrez récupérer ce surplus qu'à condition d'avoir une preuve écrite (relevé bancaire, contrat de prêt, échange de mails). Sans cela, la vente du bien sera partagée à 50/50, et vous devrez prouver l'enrichissement de l'autre pour obtenir une indemnité.
Pour les locataires qui cohabitent, la question ne se pose pas si les noms sont sur le bail. En revanche, si l'un seul est titulaire du bail, l'autre peut se retrouver à la rue sans droit. Ici, l'arrêt ne change rien : le droit au logement du concubin n'est pas protégé.
Si vous êtes acquéreur avec votre partenaire, réfléchissez bien avant d'acheter sans contrat. Mieux vaut rédiger une convention d'indivision claire, précisant les quotes-parts, les modalités de remboursement et la répartition des charges. La décision de la cour d'appel illustre bien les difficultés : sans écrit, les juges réduisent les sommes allouées car la preuve est trop fragile.
Un exemple chiffré concret : un couple à Trappes achète un bien à 250 000 €. L'un apporte 50 000 €, l'autre 10 000 €, et le prêt est de 190 000 €. À la séparation après cinq ans, le bien vaut 280 000 €. Sans convention, la vente rapporte 280 000 €, remboursement du prêt déduit (disons 170 000 € restants), soit 110 000 € à partager par moitié : 55 000 € chacun. Celui qui a apporté 50 000 € ne récupère que 55 000 €, alors qu'il a payé 40 000 € de plus que l'autre pendant la vie commune. Pour obtenir un supplément, il doit prouver que l'autre s'est enrichi à ses dépens – et la cour de Toulouse a fixé la barre haute. Vous devez donc agir rapidement : si la situation se grippe, saisir le juge dans les cinq ans de la séparation (délai de prescription de droit commun). Les montants en jeu peuvent être considérables : dans mon cabinet de Versailles, j'ai vu des clients perdre jusqu'à 100 000 € faute d'avoir formalisé leurs apports.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Rédigez une convention d'indivision dès l'achat. Chez le notaire, demandez à préciser les quotes-parts de chacun, les modalités de financement et la répartition des charges. C'est un coût minime (quelques centaines d'euros) qui vous évitera des années de procédure.
- Conservez tous les justificatifs de vos apports. Relevés bancaires, virements, factures à votre nom, attestations de prêt. En cas de séparation, ce seront vos seules armes. Pensez à tout archiver électroniquement.
- Ne mélangez pas vos comptes courants sans garder une trace. Si vous remboursez seul le prêt ou les travaux, faites-le par virement avec un libellé clair (« remboursement prêt indivision »). Évitez les espèces.
- Anticipez la séparation en rédigeant un document écrit. Une simple lettre signée par les deux partenaires détaillant leurs apports respectifs peut suffire à convaincre un juge. Cela peut être fait à tout moment, pas seulement au début.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
Cette décision s'inscrit dans une lignée bien établie. La Cour de cassation, dans un arrêt du 3 novembre 2010 (pourvoi n° 09-13.759), avait déjà jugé que l'enrichissement injustifié était le seul fondement possible entre concubins. Plus récemment, la cour d'appel de Paris, le 12 janvier 2024, avait accordé une indemnité à une concubine qui avait financé 60 % de l'achat, mais en exigeant des preuves « irréfutables ». La tendance est donc à une exigence accrue de preuve écrite : les juges n'acceptent plus les présomptions simples tirées de la vie commune.
Cependant, on observe une certaine évolution dans la reconnaissance des « apports en industrie » (par exemple, un concubin qui travaille gratuitement dans l'entreprise de l'autre). Certains tribunaux commencent à les indemniser, mais avec parcimonie. La cour de Toulouse ne se prononce pas sur ce point, ce qui laisse la porte ouverte à de futurs débats. À l'avenir, le législateur pourrait être tenté d'intervenir pour créer un statut protecteur pour les concubins de longue durée, mais rien n'est engagé.
Points clés à retenir
FAQ :
- Puis-je réclamer la moitié de la maison si j'ai payé les travaux ? Non, sauf si vous êtes en indivision. Vous pouvez seulement demander une indemnité pour l'enrichissement de l'autre, sur preuves.
- Que faire si mon concubin quitte le domicile et ne rembourse plus le prêt ? Vous devez continuer à payer, puis lui réclamer sa part. Saisissez le juge rapidement pour obtenir une provision.
- Dois-je signer un Pacs pour éviter ces problèmes ? Le Pacs crée un régime de séparation des biens, mais avec des règles de contribution aux charges. C'est une protection minimale. Pour une protection optimale, mieux vaut un contrat de mariage.
- Quel est le délai pour agir après la séparation ? L'action en enrichissement injustifié se prescrit par cinq ans à compter de la connaissance du dommage. N'attendez pas.
- Combien coûte une procédure pour partager des biens en concubinage ? Comptez entre 2 000 € et 5 000 € de frais d'avocat, plus les frais d'expertise éventuels. Mais une première consultation à 45 € avec un spécialiste peut vous orienter.
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