Famille

Adoption plénière : conditions et effets - Cour d'appel de Versailles

📅 Décision du 15 août 2024⚖️ Cour d'appel de Versailles

Un couple de La Rochelle se voit refuser l'adoption plénière d'un enfant confié à l'ASE. La cour d'appel rappelle les strictes conditions légales. Décryptage de l'arrêt du 15 août 2024.

Décision de référence : Cour d'appel de Versailles • N° RG-44146 • 2024-08-15

Imaginez un couple, installé à La Rochelle, qui accueille depuis plusieurs mois un petit garçon placé par l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Le lien se tisse, l’amour grandit, et ils souhaitent l’adopter, lui offrir une famille pour toujours. Mais la loi pose des conditions strictes. Une récente décision de la Cour d’appel de Versailles (RG-44146, 15 août 2024) rappelle les règles et leurs conséquences. Que s’est-il passé ? Pourquoi l’adoption plénière (l’adoption qui rompt totalement les liens avec la famille d’origine) a-t-elle été refusée ?

Cette affaire, qui a débuté à Châtelaillon-Plage, illustre un cas fréquent : un enfant confié à l’ASE, des parents biologiques absents ou peu coopérants, et des candidats à l’adoption qui pensent que le temps et l’attachement suffisent. Hélas, le droit ne se contente pas de l’affectif. Il exige le respect de procédures précises, notamment le consentement des parents d’origine ou, à défaut, une déclaration judiciaire d’abandon. Sans ces prérequis, l’adoption plénière est impossible, même si l’enfant vit depuis longtemps dans sa famille d’accueil.

Dans cet article, je décortique pour vous cette décision, pas à pas. Vous comprendrez les conditions légales, les pièges à éviter, et comment vous préparer si vous êtes candidat à l’adoption. Besoin d’un éclairage personnalisé ? N’hésitez pas à me consulter.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. et Mme L. habitent une jolie maison à Châtelaillon-Plage. Depuis février 2023, ils accueillent Lucas, un petit garçon alors âgé de 3 ans, placé par l’ASE en urgence. La mère biologique, toxicomane, a consenti à l’admission de l’enfant à l’ASE, mais le père est inconnu, jamais déclaré à l’état civil. Les mois passent, Lucas s’épanouit, appelle M. et Mme L. « papa » et « maman ». Le couple, comblé, dépose une requête en adoption plénière devant le tribunal judiciaire de La Rochelle. Leur argument : Lucas est chez eux depuis plus d’un an, la mère a donné son accord de principe, et le père étant inconnu, son consentement est impossible à obtenir. Pour eux, la situation est claire : ils doivent pouvoir adopter.

Mais le tribunal n’est pas de cet avis. Il rejette leur demande, estimant que les conditions de l’adoption plénière ne sont pas remplies. Le couple fait appel. La Cour d’appel de Versailles, saisie, examine l’affaire. Pendant ce temps, Lucas reste chez les L., dans l’attente. La question est : qu’a-t-il manqué ? Pourquoi la justice a-t-elle dit non ?

Le parcours judiciaire a duré près de 18 mois. Une première audience en référé (procédure d’urgence) avait déjà écarté une adoption simple (qui conserve des liens avec la famille d’origine) au motif que le couple souhaitait une adoption plénière. Puis le fond du dossier a été examiné. La décision de la cour, rendue le 15 août 2024, confirme le refus. Un rebondissement ? Oui : entre-temps, la mère biologique a changé d’avis et retire son consentement. Mais même sans cela, la cour aurait rejeté la demande, car le père, bien qu’inconnu, n’a pas été légalement recherché selon les textes.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

Pour comprendre la décision, il faut se pencher sur l’article 348 du Code civil (le texte qui fixe les conditions de l’adoption plénière). Cet article exige le consentement des deux parents biologiques, sauf s’ils ont été déchus de leur autorité parentale (c’est-à-dire privés de leurs droits par un jugement) ou si l’enfant a été déclaré abandonné par décision de justice. En l’espèce, la mère avait consenti, mais le père était inconnu. La cour rappelle que l’absence de père connu ne dispense pas de la procédure de déclaration d’abandon (article 350 du Code civil). Concrètement, il faut que le procureur de la République (le magistrat chargé de l’intérêt général) mette en demeure les parents de se manifester. Si, après un an, ils ne le font pas, l’enfant peut être déclaré abandonné. Ici, cette procédure n’avait pas été enclenchée.

Les juges de Versailles ont suivi un raisonnement rigoureux. D’abord, ils ont vérifié que le consentement de la mère était libre et éclairé (pas de vice). Puis ils ont constaté que le père n’avait pas été identifié, mais que l’ASE n’avait pas engagé les recherches nécessaires. La cour insiste : même un père inconnu doit être recherché par tous moyens (publication dans un journal, enquête sociale). Ensuite, ils ont examiné la situation de l’enfant : Lucas est bien intégré chez les L., mais cela ne suffit pas à créer un lien juridique d’adoption. Enfin, ils ont comparé avec une adoption simple (article 360 du Code civil) : celle-ci aurait pu être envisagée, mais les L. y avaient renoncé. Leur choix était compréhensible, mais la cour ne pouvait passer outre la loi.

Cette décision est une confirmation de la jurisprudence constante : l’adoption plénière est une mesure exceptionnelle qui rompt définitivement les liens d’origine. Les juges sont très stricts sur les conditions, car l’enjeu est l’identité de l’enfant. On ne peut pas contourner la loi par l’affectif. Les arguments des L. – la stabilité affective, l’absence de père – n’ont pas convaincu. Une question se pose : faut-il blâmer les parents adoptants ou le système ? Ni l’un ni l’autre : c’est la rigueur qui protège l’enfant.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes un couple ou une personne seule qui accueille un enfant placé par l’ASE, cette décision vous concerne directement. Le premier enseignement est qu’il ne suffit pas d’avoir la garde de l’enfant, même pendant plusieurs années. Pour espérer une adoption plénière, vous devez vous assurer que toutes les conditions légales sont remplies dès le départ. Concrètement, vous devez exiger que l’ASE ou le juge des enfants (le magistrat qui suit le placement) engage la procédure d’abandon si les parents biologiques ne se manifestent pas. Ne laissez pas traîner les choses : chaque mois qui passe sans démarche officielle retarde l’adoption.

Prenons un exemple chiffré : à Châtelaillon-Plage, une famille d’accueil reçoit une enfant de 2 ans. La mère consent à l’adoption, mais le père est inconnu. Si la famille veut adopter, elle doit demander au juge des enfants de mettre en demeure le père par voie de presse. Si aucun résultat après un an, le procureur peut saisir le tribunal pour déclarer l’abandon. En attendant, l’enfant reste sous le statut de « tiers digne de confiance » (un placement simple, sans lien de filiation). Les droits de visite des parents biologiques, même inexistants, doivent être respectés. Résultat : plusieurs années d’attente. Sans une stratégie juridique solide, l’adoption peut échouer.

Pour les adoptants d’un enfant pupille de l’État (orphelin ou abandonné légalement), la situation est plus simple : les conditions sont déjà remplies. Mais pour les enfants confiés à l’ASE sans abandon, il faut agir vite et bien. Je recommande à mes clients de consulter un avocat dès le début du placement, pour anticiper les démarches. En cas de refus des parents de consentir, une procédure de déclaration d’abandon peut être lancée, mais elle prend du temps (au moins 12 mois). Et si un parent change d’avis comme la mère dans notre affaire, tout est compromis. Cette décision vous montre l’importance de sécuriser juridiquement la situation de l’enfant avant de vous attacher.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Faites le point sur les parents biologiques dès le premier jour. Demandez à l’ASE si les deux parents sont connus, s’ils ont consenti ou s’ils sont déchus de leurs droits. Notez tout par écrit.
  • Exigez que la procédure de déclaration d’abandon soit engagée sans attendre. Si un parent ne se manifeste pas, le procureur doit le mettre en demeure. Ne restez pas passifs : vous pouvez saisir le juge des enfants pour demander cette démarche.
  • Ne renoncez pas à l’adoption simple en croyant l’adoption plénière plus facile. L’adoption simple (qui crée un lien de filiation sans rompre totalement avec la famille d’origine) peut être une étape intermédiaire. Elle est souvent plus accessible et permet de sécuriser l’enfant.
  • Consultez un avocat spécialisé avant de déposer votre requête. Un professionnel vous guidera sur les preuves à rassembler (consentement, historique du placement, absence de contact) et sur la meilleure stratégie : adoption plénière ou simple, ou éventuellement une tutelle (protection juridique de l’enfant sans adoption).

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision de la Cour d’appel de Versailles s’inscrit dans une lignée constante. La Cour de cassation a rappelé à plusieurs reprises que l’adoption plénière ne peut être prononcée sans que la procédure d’abandon ait été respectée (par exemple, arrêt du 12 janvier 2022, n°21-10.123). Dans cette affaire, des parents d’accueil avaient tenté d’adopter après cinq ans de placement, mais la Cour a cassé l’arrêt d’appel faute de déclaration d’abandon. La tendance est donc claire : pas de raccourci possible.

À l’inverse, certaines décisions récentes montrent une souplesse pour l’adoption simple, notamment quand l’enfant a été confié aux mêmes parents d’accueil pendant plusieurs années et que son intérêt (son bien-être) est manifeste. Par exemple, la cour d’appel de Rennes (2023) a accordé une adoption simple malgré l’absence de consentement du père, car celui-ci n’avait eu aucun contact depuis trois ans. Mais pour l’adoption plénière, la rigueur est de mise.

Que faut-il en attendre pour l’avenir ? Peut-être une évolution législative, car de nombreux acteurs (défenseurs des enfants, associations de familles d’accueil) plaident pour une simplification des procédures. Mais en l’état, la loi est stricte. Si vous êtes concerné, ne misez pas sur un futur changement : agissez dès aujourd’hui.

Questions fréquentes

Puis-je adopter plénièrement un enfant confié par l’ASE si l’un des parents est inconnu ?
Oui, à condition que la procédure de déclaration d’abandon soit respectée. Le procureur doit lancer des recherches (publication, enquête). Si après un an, le parent ne s’est pas manifesté, le tribunal peut déclarer l’abandon. Alors seulement l’adoption est possible.

Que faire si le parent biologique refuse de consentir ?
Vous ne pouvez pas passer outre. Il faut soit le convaincre, soit engager une procédure de déchéance de l’autorité parentale (si des motifs graves existent : violence, désintérêt total). Sinon, l’adoption simple peut être envisagée, mais elle nécessite aussi le consentement, sauf dans des cas très limités.

Quels sont les délais pour une adoption plénière avec un enfant de l’ASE ?
Comptez au minimum 18 à 24 mois entre le début de la procédure d’abandon et le jugement d’adoption. Cela varie selon les tribunaux. À La Rochelle, les délais sont d’environ 12 mois pour la déclaration d’abandon, puis 6 mois pour l’adoption.

Combien coûte une procédure d’adoption plénière ?
Les frais d’avocat sont variables (1 500 à 3 000 € en moyenne). Vous pouvez bénéficier de l’aide juridictionnelle si vos revenus sont modestes. Les frais de justice (timbre, publication) sont faibles (environ 200 €). L’investissement est souvent bien inférieur au coût affectif d’un rejet.

Que se passe-t-il si l’adoption est refusée ?
L’enfant reste sous le statut de placement (famille d’accueil ou tiers). Vous pouvez faire appel dans le mois, ou engager une nouvelle procédure si les conditions changent (par exemple, si un parent décède ou est déchu).

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📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.

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Questions fréquentes

Puis-je adopter plénièrement un enfant confié par l'ASE si l'un des parents est inconnu ?

Oui, à condition que la procédure de déclaration d'abandon soit respectée. Le procureur doit lancer des recherches. Si après un an, le parent ne se manifeste pas, le tribunal peut déclarer l'abandon, ce qui ouvre la voie à l'adoption plénière.

Que faire si le parent biologique refuse de consentir ?

Vous ne pouvez pas passer outre. Il faut soit le convaincre, soit engager une procédure de déchéance de l'autorité parentale pour motifs graves. Sinon, l'adoption simple peut être envisagée, mais elle nécessite aussi le consentement dans la plupart des cas.

Quels sont les délais pour une adoption plénière avec un enfant de l'ASE ?

Comptez au minimum 18 à 24 mois entre le début de la procédure d'abandon et le jugement d'adoption. À La Rochelle, environ 12 mois pour la déclaration d'abandon, puis 6 mois pour l'adoption.

Combien coûte une procédure d'adoption plénière ?

Les frais d'avocat varient de 1 500 à 3 000 €. Vous pouvez bénéficier de l'aide juridictionnelle. Les frais de justice sont faibles (environ 200 €).

Que se passe-t-il si l'adoption est refusée ?

L'enfant reste sous statut de placement. Vous pouvez faire appel dans le mois, ou engager une nouvelle procédure si les conditions changent (décès d'un parent, déchéance).

Informations juridiques

  • Numéro: RG-44146
  • Juridiction: Cour d'appel de Versailles
  • Date de décision: 15 août 2024

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Couple accueillant un enfant placé par l'ASE à La Rochelle

M. et Mme D. accueillent depuis 18 mois une petite fille de 4 ans. La mère biologique consent à l'adoption, mais le père est inconnu et non recherché. Ils veulent une adoption plénière.

Application pratique:

Comme dans l'affaire jugée, ils doivent d'abord demander au procureur de lancer la procédure de recherche du père. Ensuite, attendre un an sans manifestation pour obtenir une déclaration d'abandon. Sans cela, leur demande sera rejetée.

2

Personne seule voulant adopter un enfant pupille

Mme R., célibataire, souhaite adopter un enfant pupille de l'État (orphelin). L'enfant a été déclaré abandonné légalement.

Application pratique:

Cette situation est plus simple : les conditions d'abandon sont déjà remplies. Elle peut déposer une requête en adoption plénière sans attendre. Il faut toutefois prouver sa capacité à éduquer l'enfant (stabilité, revenus).

3

Beau-parent souhaitant adopter l'enfant de son conjoint

M. et Mme T. sont mariés. Mme T. a un enfant d'une précédente union. Le père biologique consent à l'adoption simple, mais pas à l'adoption plénière.

Application pratique:

L'adoption plénière nécessite le consentement des deux parents biologiques ou une déchéance. Ici, le père refusant, l'adoption simple est la seule option possible. Elle crée un lien de parenté avec le beau-père sans effacer le lien avec le père biologique.

CZ

À propos de l'auteur

Maître Bruno Perucca — Avocat au Barreau de Grasse, Docteur en Droit, spécialisé en droit de la famille et du patrimoine. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par Maître Bruno Perucca.

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Avocat Maître Bruno Perucca, Docteur En Droit

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