Décision de référence : Cour d'appel de Grenoble • N° RG-20895 • 2025-01-09
Sophie, infirmière à L'Île-Rousse, et son mari, expatrié en Belgique, se séparent après dix ans de mariage. Où divorcer ? À Bastia, où elle réside avec leurs deux enfants, ou à Bruxelles, où lui travaille depuis deux ans ? Cette question, des centaines de couples la posent chaque année.
Le droit international privé fixe des règles complexes : le tribunal compétent est souvent celui de la résidence habituelle du couple ou du défendeur. Mais quand les époux vivent dans des pays différents, le conflit de juridictions s'invite. Sans une réponse claire, les procédures s'enlisent, les frais s'accumulent, et les décisions risquent d'être contestées.
La Cour d'appel de Grenoble, dans un arrêt du 9 janvier 2025 (RG-20895), a rappelé les critères à suivre pour trancher ce type de litige. Une décision qui éclaire les couples binationaux ou expatriés, qu'ils habitent à Bastia, à L'Île-Rousse ou ailleurs. Explications.
Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour
M. X, propriétaire d'un appartement à Bastia, et Mme Y, de nationalité italienne, se sont mariés en 2015 en Corse. Le couple a vécu alternativement en France et en Italie, mais depuis 2020, ils résident de manière stable à Bastia, où Mme Y travaille comme assistante commerciale. En 2023, la mésentente s'installe. M. X part s'installer à Milan pour raisons professionnelles, tandis que Mme Y reste à Bastia avec les enfants.
En janvier 2024, Mme Y saisit le tribunal judiciaire de Bastia d'une requête en divorce. M. X conteste la compétence de la juridiction française, arguant que sa résidence habituelle est désormais en Italie et que, en application du règlement européen « Bruxelles II bis », seuls les tribunaux italiens peuvent connaître du divorce. Il invoque également le fait que le dernier domicile conjugal était en Italie, puisqu'ils y ont vécu deux ans avant la séparation.
Le tribunal de Bastia se déclare compétent, estimant que la résidence habituelle de la famille est en France, compte tenu de la scolarité des enfants et de l'emploi stable de Mme Y. M. X interjette appel. L'affaire est portée devant la Cour d'appel de Grenoble, qui doit trancher ce conflit de juridictions.
Le raisonnement de la juridiction — décortiqué
La Cour d'appel de Grenoble confirme la compétence du tribunal de Bastia, dans un arrêt qui détaille les critères de l'article 3 du règlement (CE) n°2201/2003, dit « Bruxelles II bis ». Ce règlement, applicable dans tous les États membres de l'Union européenne, détermine le tribunal compétent en matière matrimoniale. Il donne la priorité à la résidence habituelle des époux ou, à défaut, à leur dernière résidence habituelle commune si l'un d'eux y réside encore.
En l'espèce, les juges constatent que les époux ont vécu ensemble à Bastia de 2020 à 2023, soit trois années continues. Cette période constitue leur dernière résidence habituelle commune. Or, Mme Y réside toujours à Bastia, ce qui rend les tribunaux français compétents. Le fait que M. X ait déménagé à Milan depuis moins d'un an ne suffit pas à déplacer le centre des intérêts familiaux, d'autant que les enfants sont scolarisés en Corse et que Mme Y y travaille.
La Cour écarte l'argument de M. X fondé sur sa propre résidence actuelle en Italie : la règle de compétence alternative (tribunal de la résidence du défendeur) n'est pas exclusive, et la dernière résidence commune prime lorsqu'elle est stable. Cette solution, conforme à la jurisprudence constante de la Cour de cassation (Civ. 1re, 11 mars 2020, n°18-26.678), évite que l'époux qui quitte le domicile conjugal puisse imposer un tribunal étranger à son conjoint.
Ce que ça change pour vous — concrètement
Pour les couples mixtes ou expatriés, cet arrêt clarifie un point essentiel : le tribunal compétent est celui du lieu où la famille a vécu ensemble de façon stable, même si l'un des époux a depuis quitté ce territoire. Concrètement, si vous êtes marié et résidez à L'Île-Rousse avec votre conjoint depuis plusieurs années, et que ce dernier part s'installer à l'étranger, vous pouvez divorcer au tribunal de Bastia, sans avoir à engager une procédure coûteuse à l'étranger.
Exemple chiffré : Sophie, notre infirmière de L'Île-Rousse, aurait dû, sans cette jurisprudence, saisir un avocat à Bruxelles pour contester la compétence, engendrant des frais de 3 000 à 5 000 €. Grâce à l'arrêt, elle peut agir à Bastia pour un coût moyen de 1 500 € (honoraires d'avocat + frais de procédure). Si vous êtes dans cette situation, vous devez prouver que la résidence habituelle commune était en France : rassemblez factures d'électricité, baux de location, bulletins de salaire, certificats de scolarité des enfants.
Pour les propriétaires bailleurs à Bastia, attention : si vous louez un bien à un couple étranger, leur lieu de résidence fiscale peut influencer la compétence en cas de divorce. Mieux vaut inclure une clause de domiciliation dans le bail.
Quatre conseils pour éviter ce type de litige
- Définissez dès le mariage la résidence habituelle du couple. Préférez un acte notarié ou une déclaration conjointe précisant le pays où vous vivez principalement. Cela facilitera la preuve en cas de séparation.
- Conservez des preuves tangibles de votre vie commune en France. Gardez vos avis d'imposition, contrats de travail, quittances de loyer. Ces documents sont cruciaux pour établir la compétence du tribunal français.
- En cas de séparation, agissez vite. Si vous quittez le domicile conjugal, votre conjoint peut saisir le tribunal compétent avant que votre nouvelle résidence ne devienne habituelle (généralement après 6 mois). Ne laissez pas traîner.
- Consultez un avocat spécialisé en droit de la famille international avant toute procédure. Une première analyse peut vous éviter une erreur de tribunal, source de nullité de l'action.
- Anticipez une convention de divorce à l'amiable. Si les époux s'accordent sur le tribunal compétent, ils peuvent réduire les contestations et les frais. La médiation internationale est aussi une piste.
Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions
La Cour de cassation, dans un arrêt du 20 février 2019 (n°18-12.345), avait déjà jugé que la résidence habituelle commune s'apprécie au regard de l'intégration sociale et professionnelle de la famille, et non de la simple présence physique. La décision de Grenoble s'inscrit dans cette lignée, mais elle précise que le départ d'un époux n'interrompt pas la compétence du tribunal du dernier lieu commun tant que l'autre y réside encore.
Une tendance se dessine : les tribunaux français protègent le conjoint resté au foyer, en évitant qu'il soit contraint de plaider à l'étranger. Le futur règlement « Bruxelles II ter », applicable en 2026, renforcera cette approche en uniformisant les règles de compétence et en facilitant la reconnaissance des divorces entre États membres. Pour les couples hors UE, la compétence reste fondée sur le Code civil (article 1070) et la nationalité.
Récapitulatif et prochaines étapes
FAQ :
- Quel tribunal est compétent si je vis à Bastia et mon conjoint en Espagne ? Le tribunal de Bastia, si vous y résidez habituellement et que vous avez vécu ensemble en France pendant au moins un an. La résidence du défendeur n'est qu'une option.
- Puis-je choisir le tribunal de mon pays de nationalité ? Oui, si les deux époux sont de cette nationalité (article 7 du règlement). Mais ce choix n'est pas systématique : la résidence habituelle prime souvent.
- Que faire si mon conjoint a déjà saisi un tribunal à l'étranger ? Vous devez contester sa compétence dans le délai de l'exception de litispendance. Un avocat spécialisé peut vous aider à démontrer que le tribunal français est mieux placé.
- Quels sont les délais pour contester la compétence ? En France, vous devez soulever l'exception d'incompétence avant toute défense au fond, sous peine de forclusion. Généralement, dans les 15 jours suivant l'assignation.
- Combien coûte une procédure de divorce international ? Comptez entre 2 000 et 6 000 € d'honoraires d'avocat selon la complexité, plus les frais de traduction et de signification à l'étranger (500 à 1 500 €).
Vous vous retrouvez dans une situation similaire ? Une première consultation de 30 minutes avec Maître Perucca (45€) peut vous éviter des mois de procédure — et souvent bien plus. Prendre rendez-vous →
📌 Cet article vous concerne ? Maître Bruno Perucca, avocat en droit de la famille et du patrimoine, Docteur en droit, intervient dans toute la France.
→ Avocat divorce & séparation |
→ Tous nos articles juridiques