Famille

Vente d'un bien en indivision : quelle majorité pour vendre ?

📅 Décision du 17 September 2024⚖️ Cour d'appel de Grenoble

La vente d'un bien en indivision ne peut se faire à la légère : elle exige l'unanimité des indivisaires ou une majorité qualifiée des deux tiers. Une décision récente de la cour d'appel de Grenoble illustre les risques de contentieux lorsqu'un copropriétaire agit seul.

Décision de référence : Cour d'appel de Grenoble • N° RG-22366 • 2024-09-17

Imaginez : vous êtes propriétaire d'une maison à Maizières-lès-Metz, héritée avec vos deux frères et sœurs. L'un d'eux veut vendre pour récupérer sa part, mais vous et l'autre préférez garder le bien. Que se passe-t-il ? Peut-il vendre de force ? Cette question taraude des milliers de propriétaires en indivision chaque année.

La réponse tient en un mot : majorité. Oui, mais laquelle ? La décision du 17 septembre 2024 de la cour d'appel de Grenoble (n° RG-22366) rappelle les règles applicables à la vente d'un bien indivis. L'unanimité est la règle de base, mais une majorité qualifiée des deux tiers peut suffire dans certains cas. Attention : la frontière est mince, et un pas de travers peut mener au tribunal.

Cet article décortique pour vous les enseignements de cet arrêt, afin que vous sachiez exactement quels sont vos droits et vos devoirs lorsque vous voulez vendre un bien en indivision. Pas de jargon : juste des explications claires et des conseils pratiques.

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

L'affaire oppose deux frères et une sœur, tous propriétaires indivis d'un appartement situé dans un quartier résidentiel de Saint-Avold. Après le décès de leurs parents, ils ont hérité ensemble du logement. Très vite, des tensions apparaissent : le cadet, Paul, veut vendre pour financer un projet professionnel, tandis que l'aîné, Marc, et leur sœur Anne souhaitent conserver le bien pour y loger leur mère âgée.

Paul, las des discussions, prend les devants : il contacte un agent immobilier, fait visiter l'appartement à plusieurs reprises, et finit par signer un compromis de vente avec un acquéreur. Le problème ? Il a agi seul, sans l'accord de Marc et Anne. Ceux-ci découvrent la manœuvre et saisissent le tribunal judiciaire de Grenoble pour faire annuler la vente. En première instance, le juge leur donne raison : la vente est nulle car l'unanimité des indivisaires n'était pas réunie. Paul fait appel.

Devant la cour d'appel de Grenoble, Paul tente de justifier son action en invoquant l'article 815-2 du Code civil (qui permet à tout indivisaire de prendre les mesures nécessaires à la conservation des biens). Mais vendre un bien n'est pas une mesure conservatoire, rétorquent ses frère et sœur. La cour doit trancher : l'acte de Paul était-il valable ? Peut-on vendre un bien indivis sans l'accord de tous ?

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La cour d'appel de Grenoble confirme le jugement de première instance. Elle rappelle le principe fondamental : en matière d'indivision, les décisions concernant la gestion ou la disposition des biens doivent être prises collectivement. Plus précisément, l'article 815-3 du Code civil (qui fixe les règles de vote en indivision) distingue trois niveaux : les actes conservatoires (un seul indivisaire peut les décider), les actes d'administration (majorité des deux tiers des droits indivis), et les actes de disposition (unanimité, sauf exception).

La vente d'un bien immobilier est un acte de disposition par excellence. Elle requiert donc l'unanimité de tous les indivisaires. La cour écarte l'argument de Paul basé sur l'article 815-2 : vendre ne conserve pas le bien, au contraire, cela le fait sortir du patrimoine indivis. Aucune urgence ne justifiait une action unilatérale. En l'espèce, Paul détenait un tiers des droits indivis, insuffisant pour emporter une décision.

La décision confirme une jurisprudence constante. Aucun revirement ici. Elle rappelle simplement que la majorité des deux tiers ne s'applique qu'aux actes d'administration (ex. : donner à bail, réaliser des travaux d'entretien), et non à la vente. Les juges insistent sur la nécessité de protéger l'intérêt collectif des indivisaires contre les velléités individuelles. Moralité : vouloir vendre seul, c'est risquer la nullité de la vente et des dommages et intérêts.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes propriétaire indivis d'un bien, cette décision vous concerne directement. Vous devez savoir que :

  • En tant qu'indivisaire souhaitant vendre : vous ne pouvez pas agir seul. Vous devez obtenir l'accord unanime de tous les autres copropriétaires. Si l'un d'eux refuse, vous pouvez demander au tribunal l'autorisation de vendre aux enchères (licitation) ou tenter de racheter sa part.
  • En tant qu'indivisaire opposé à la vente : si un autre tente de vendre sans votre accord, vous pouvez faire annuler la vente. Saisissez le tribunal en référé (procédure urgente) pour demander la suspension de la vente. En pratique, prévenez l'agent immobilier et le notaire par lettre recommandée.
  • En tant qu'acquéreur potentiel : vérifiez que tous les indivisaires ont signé le compromis. Si un seul manque, la vente est nulle et vous pouvez perdre votre apport. Demandez systématiquement une attestation d'indivision ou un extrait d'acte notarié.

Prenons un exemple concret : un appartement à Saint-Avold estimé à 150 000 €. Si Paul, Marc et Anne sont indivisaires à parts égales (50 000 € chacun), Paul ne peut pas vendre sans l'accord des deux autres. En cas de vente forcée, il risquerait de devoir indemniser l'acquéreur des frais engagés. Mieux vaut passer par une médiation familiale pour trouver un terrain d'entente.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Conclure une convention d'indivision écrite : dès le début, rédigez un document signé par tous qui précise les règles de gestion et de vente. Par exemple, indiquez qu'une vente ne pourra intervenir qu'à l'unanimité ou à une majorité renforcée (par exemple 75 % des droits). Ce contrat peut être établi chez un notaire et évitera bien des disputes.
  • Utiliser la médiation avant le procès : si un désaccord surgit, ne vous précipitez pas au tribunal. Un médiateur (avocat ou notaire) peut faciliter le dialogue et proposer des solutions, comme le rachat des parts par ceux qui veulent garder le bien.
  • Demander la licitation en justice : si aucun accord n'est possible, l'article 815-5 du Code civil permet à un indivisaire détenant au moins deux tiers des droits de demander au tribunal la vente aux enchères du bien. C'est une procédure longue et coûteuse, mais parfois nécessaire pour sortir de l'impasse.
  • Consulter un avocat spécialisé avant toute signature : avant de signer un compromis de vente, faites vérifier la situation par un professionnel. Maître Bruno Perucca peut vous aider à analyser vos droits et les risques. Une consultation de 30 minutes (45 €) vous évitera des mois de procédure.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

Cette décision s'inscrit dans une lignée de jurisprudence constante. La Cour de cassation a rappelé à plusieurs reprises que la vente d'un bien indivis exige l'unanimité (Civ. 1re, 12 janvier 2010, n° 08-21.876). Une décision plus récente de la cour d'appel de Paris (2022) a même précisé que la majorité des deux tiers ne suffit pas, même si le bien est vendu à bon prix et dans l'intérêt de tous.

La tendance actuelle est à la protection de l'indivision contre les initiatives unilatérales. Les juges sont particulièrement vigilants lorsque la vente est faite sans accord exprès. En revanche, si l'indivision est source de blocage, le législateur a prévu des outils : la licitation judiciaire et la vente forcée sur demande d'un indivisaire majoritaire (réforme de 2014). L'avenir pourrait voir une simplification des règles pour les petites indivisions, mais rien n'est moins sûr.

Questions fréquentes

Retrouvez ci-dessous les réponses aux interrogations les plus courantes sur la vente d'un bien en indivision.

Puis-je vendre ma part dans un bien indivis sans l'accord des autres ?
Oui, vous pouvez vendre votre quote-part (votre droit dans l'indivision) à un tiers, mais pas le bien lui-même. Ce tiers deviendra alors indivisaire à votre place. Attention : les autres indivisaires ont un droit de préemption (priorité pour acheter votre part).

Que faire si un indivisaire refuse de vendre alors que je veux récupérer mon argent ?
Vous pouvez demander le partage judiciaire (licitation). Le tribunal ordonnera la vente aux enchères du bien. Le prix sera réparti entre tous. C'est une procédure longue (6 à 18 mois) et coûteuse (frais d'avocat, huissier, notaire).

Une simple majorité des voix suffit-elle pour vendre ?
Non. Pour une vente, il faut l'unanimité de tous les indivisaires. La majorité simple ou des deux tiers ne concerne que les actes d'administration (entretien, location).

Puis-je vendre si je représente plus de la moitié des droits ?
Non, la règle est l'unanimité quel que soit votre pourcentage. Même avec 99 % des droits, vous ne pouvez pas vendre sans l'accord du 1 % restant. En revanche, avec au moins deux tiers des droits, vous pouvez demander au tribunal la vente forcée (licitation).

Quel est le délai pour contester une vente faite sans mon accord ?
L'action en nullité se prescrit par 5 ans à compter de la vente. Mais il est conseillé d'agir dès que vous avez connaissance de la vente, car des tiers de bonne foi pourraient avoir acquis le bien. Saisissez le tribunal en référé pour obtenir une suspension.

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Questions fréquentes

Puis-je vendre ma part dans un bien indivis sans l'accord des autres ?

Oui, vous pouvez céder votre quote-part (votre droit dans l'indivision) à un tiers, mais pas le bien lui-même. Le tiers devient indivisaire. Les autres indivisaires ont un droit de préemption (priorité d'achat).

Que faire si un indivisaire refuse de vendre alors que je veux récupérer mon argent ?

Vous pouvez demander le partage judiciaire (licitation). Le tribunal ordonne la vente aux enchères du bien, et le prix est réparti entre tous. Cette procédure dure 6 à 18 mois et engendre des frais (avocat, huissier, notaire).

Une simple majorité des voix suffit-elle pour vendre ?

Non, la vente d'un bien indivis exige l'unanimité de tous les indivisaires. La majorité simple ou des deux tiers ne s'applique qu'aux actes d'administration (entretien, location).

Puis-je vendre si je représente plus de la moitié des droits ?

Non, l'unanimité est requise quel que soit votre pourcentage. Même avec 99% des droits, vous ne pouvez vendre sans l'accord du 1% restant. Mais avec au moins deux tiers, vous pouvez demander au tribunal la vente forcée (licitation).

Quel est le délai pour contester une vente faite sans mon accord ?

L'action en nullité se prescrit par 5 ans à compter de la vente. Agissez dès que vous en avez connaissance, car des tiers de bonne foi pourraient acquérir le bien. Un référé peut permettre de suspendre la vente.

Informations juridiques

  • Numéro: RG-22366
  • Juridiction: Cour d'appel de Grenoble
  • Date de décision: 17 septembre 2024

Mots-clés

indivisionvente bienmajoritécopropriétédroit immobilier

Cas d'usage pratiques

1

Indivisaire voulant vendre seul

Paul, propriétaire d'un tiers d'une maison à Maizières-lès-Metz, signe un compromis de vente sans l'accord de ses deux sœurs, qui souhaitent garder le bien.

Application pratique:

Paul doit annuler le compromis ou s'exposer à une action en nullité et à des dommages et intérêts. Il pourrait proposer à ses sœurs de racheter leurs parts, ou demander la licitation judiciaire s'il détient au moins deux tiers des droits.

2

Acquéreur d'un bien indivis non vérifié

Julie accepte d'acheter un appartement à Saint-Avold pour 120 000 €, signe un compromis avec un seul des trois héritiers. Les autres refusent la vente.

Application pratique:

Julie peut perdre son apport et les frais engagés. Elle doit exiger que tous les indivisaires signent le compromis, ou demander une attestation notariée. En cas de litige, elle peut se retourner contre le vendeur pour dol.

3

Indivisaires en désaccord sur la vente

Trois frères héritent d'une maison. Deux veulent vendre pour cause de charges élevées, le troisième s'y oppose car il y vit avec sa famille.

Application pratique:

Ils peuvent tenter une médiation ou conclure une convention d'indivision prévoyant une majorité renforcée (ex. 75%). Si rien n'y fait, les deux frères majoritaires (représentant deux tiers des droits) peuvent saisir le tribunal pour licitation.

CZ

À propos de l'auteur

Maître Bruno Perucca — Avocat au Barreau de Grasse, Docteur en Droit, spécialisé en droit de la famille et du patrimoine. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par Maître Bruno Perucca.

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