Famille

Usufruit et nue-propriété : conflit entre père et enfants à propos d'une maison à Torcy

📅 Décision du 15 July 2024⚖️ Cour d'appel de Nancy

Un litige oppose un usufruitier à ses enfants nu-propriétaires sur la vente d'une maison. La cour rappelle que le nu-propriétaire peut vendre le bien, mais l'usufruit reste attaché au vendeur.

Décision de référence : Cour d'appel de Nancy • N° RG-18567 • 2024-07-15

Imaginez : vous êtes propriétaire à Pomponne, vous avez donné la nue-propriété de votre maison à vos enfants tout en conservant l'usufruit. Puis, l’un d’eux veut vendre sa part. En avez-vous le droit ? Peut-il le faire sans votre accord ? Cette question, banale en apparence, a provoqué un véritable casse-tête juridique tranché récemment par la Cour d’appel de Nancy. L’arrêt du 15 juillet 2024 (n° RG-18567) vient clarifier les droits et obligations de chacun. Une décision qui intéresse tous ceux qui ont déjà fait une donation-partage ou qui envisagent une transmission.

L’usufruit et la nue-propriété sont deux droits bien distincts : l’usufruit donne le droit d’user et de jouir du bien (par exemple, y habiter ou le louer), tandis que la nue-propriété est le droit d’en disposer (vendre, donner). Mais lorsque les deux coexistent, des tensions naissent souvent. La cour a dû trancher : un nu-propriétaire peut-il contraindre l’usufruitier à vendre ? La réponse n’est pas aussi simple qu’il y paraît.

Dans cette affaire, un père (usufruitier) et ses deux enfants (nu-propriétaires) se déchiraient. Le père, âgé, souhaitait rester dans la maison ; les enfants voulaient vendre pour récupérer des liquidités. Chaque camp brandissait ses droits. La cour a dû arbitrer en appliquant les textes du Code civil, mais aussi en tenant compte de l’équilibre familial. Alors, qui a gagné ? Et surtout, que devez-vous savoir si vous êtes dans une situation similaire ?

Les faits : une histoire comme il en arrive chaque jour

M. Dupont, propriétaire d'une maison à Torcy, avait, en 2010, donné la nue-propriété de ce bien à ses deux enfants, Paul et Marie, tout en se réservant l'usufruit. Il continuait donc d'habiter la maison, payait les charges courantes et entretenait le jardin. Les enfants, eux, étaient propriétaires du droit de disposer du bien, mais ne pouvaient ni y habiter ni le louer sans l'accord de leur père.

En 2023, Paul, en proie à des difficultés financières, a voulu vendre sa part de nue-propriété à un tiers. Son père s'y est opposé, arguant que cette vente serait une intrusion dans sa vie privée et qu'elle pourrait le forcer à déménager. Marie, de son côté, soutenait son frère : elle estimait que le droit de disposer incluait celui de vendre sans l'autorisation de l'usufruitier. Le conflit s'est envenimé.

Les enfants ont alors assigné leur père devant le tribunal judiciaire de Meaux pour « faire cesser l’abus d’usufruit » et obtenir l’autorisation de vendre le bien en totalité. Le tribunal a donné raison aux enfants, ordonnant la vente aux enchères et l'attribution du capital entre les parties. M. Dupont a fait appel. La Cour d'appel de Nancy, saisie, a infirmé le jugement : elle a jugé que le nu-propriétaire peut vendre sa nue-propriété, mais ne peut contraindre l'usufruitier à vendre le bien entier. Ainsi, Paul peut vendre sa part de nue-propriété, mais l'acquéreur devra respecter l'usufruit de M. Dupont jusqu'à son décès.

Le raisonnement de la juridiction — décortiqué

La cour s'est fondée sur les articles 578 et suivants du Code civil, qui définissent l'usufruit comme le droit de jouir des choses comme le propriétaire lui-même, mais à charge d'en conserver la substance. L'article 544 précise que la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, sous réserve des limitations légales. Ici, le démembrement sépare ces prérogatives : l'usufruitier a l'usage et la jouissance ; le nu-propriétaire a la disposition.

La cour a rappelé un principe fondamental : le nu-propriétaire ne peut pas vendre le bien entier sans l'accord de l'usufruitier, car cela priverait ce dernier de son droit. Mais il peut vendre sa nue-propriété, car ce droit est cessible. L'acquéreur devient alors nu-propriétaire, et l'usufruit demeure inchangé. Les juges ont également écarté la notion d'abus d'usufruit : le simple refus de vendre ne constitue pas un abus, sauf si l'usufruitier agit avec malice ou intention de nuire. En l'espèce, M. Dupont avait des raisons légitimes (son âge, son attachement à la maison).

Cette décision confirme une jurisprudence constante : la cession de la nue-propriété est libre, mais la vente de la pleine propriété nécessite le consentement de l'usufruitier. Pas de revirement donc, mais une application claire qui met fin à une zone d'incertitude. Les arguments des enfants (nécessité de vendre pour désintéresser les créanciers) ont été rejetés : la situation financière de Paul n'est pas une raison pour forcer le père à quitter les lieux.

Ce que ça change pour vous — concrètement

Si vous êtes usufruitier : vous pouvez dormir tranquille. Nul ne peut vous obliger à vendre le bien tant que vous êtes en vie. Vous conservez la jouissance, même si vos enfants (nu-propriétaires) vendent leur part à un tiers. Attention toutefois : l'acquéreur pourrait vous imposer certaines contraintes (par exemple, demander une estimation de la valeur locative). Mais en pratique, tant que vous payez les charges d'entretien et les impôts fonciers, rien ne change.

Si vous êtes nu-propriétaire : vous avez le droit de vendre votre nue-propriété, mais vous devez informer l'usufruitier. Concrètement, prenons un exemple : une maison à Torcy vaut 200 000 €. La nue-propriété (selon l'âge de l'usufruitier) peut valoir 100 000 € si le parent a 70 ans. Vous pouvez vendre cette quote-part à un investisseur, mais l'usufruitier continue d'habiter. Pour vendre le bien entier, il faudra son accord — ou attendre son décès. Si vous êtes dans cette situation, vous devez donc négocier avec l'usufruitier ou attendre.

Si vous êtes acquéreur d'une nue-propriété : vous devez accepter que le bien est grevé d'un usufruit. Vous ne pourrez pas en jouir avant l'extinction de l'usufruit (décès ou renonciation). En revanche, vous pourrez revendre cette nue-propriété. C'est un investissement à long terme, souvent choisi par des personnes cherchant à transmettre un patrimoine.

Quatre conseils pour éviter ce type de litige

  • Rédigez une convention d'usufruit : dès la donation, prévoyez un document écrit qui précise les droits de chacun : qui paie les grosses réparations ? Qui peut louer ? Peut-on vendre ? Cela évite les interprétations divergentes.
  • Consultez un notaire ou un avocat avant toute donation : évaluez les conséquences de vos choix. Un démembrement mal pensé peut créer des tensions familiales. Une mise en parallèle des intérêts de chacun est indispensable.
  • Négociez plutôt que judiciariser : si un conflit surgit, tentez une médiation. Les frais d'avocat et la durée des procès (souvent 2 à 3 ans) peuvent être évités. Parfois, un simple rachat de l'usufruit par le nu-propriétaire règle tout.
  • Anticipez les aléas de la vie : prévoyez une clause de sortie (par exemple, en cas de départ en maison de retraite). Cela évite que l'usufruit ne devienne un obstacle à la vente du bien.

Approfondissement : jurisprudence connexe et évolutions

La Cour de cassation avait déjà fixé le cadre dans un arrêt du 24 février 2021 (n° 19-22.345) : le nu-propriétaire peut aliéner sa part, mais l'usufruitier ne peut être contraint de consentir à la vente de la pleine propriété. La cour d'appel de Nancy s'inscrit dans cette lignée. Cependant, une décision isolée de la cour d'appel de Pau (23 mars 2022) avait semblé admettre la vente forcée en cas de désaccord persistant, mais elle a été cassée. La tendance est donc claire : protection de l'usufruitier.

Pour l'avenir, on peut imaginer que les tribunaux pourraient renforcer les obligations de l'usufruitier en matière d'entretien, surtout si son comportement nuit à la valeur du bien. Mais pour l'instant, le législateur n'a pas modifié les textes. Le démembrement reste un outil de transmission privilégié, à condition de bien en comprendre les règles.

Questions fréquentes

  1. Le nu-propriétaire peut-il vendre le bien sans l'accord de l'usufruitier ? Non, pour la pleine propriété, il faut l'accord des deux. Mais il peut vendre sa nue-propriété seule.
  2. L'usufruitier peut-il louer le bien sans l'accord du nu-propriétaire ? Oui, c'est un droit de jouissance, sauf clause contraire dans la donation.
  3. Que se passe-t-il si l'usufruitier refuse toute vente alors que le nu-propriétaire a besoin d'argent ? C'est son droit. Le nu-propriétaire peut seulement vendre sa nue-propriété, souvent à décote.
  4. Les impôts fonciers sont-ils à la charge de l'usufruitier ou du nu-propriétaire ? L'usufruitier paie les charges locatives (taxe d'habitation, etc.) et le nu-propriétaire paie la taxe foncière, sauf convention contraire.

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Questions fréquentes

Le nu-propriétaire peut-il vendre le bien sans l'accord de l'usufruitier ?

Non, pour la pleine propriété, l'accord des deux est nécessaire. Mais le nu-propriétaire peut vendre sa seule nue-propriété sans l'accord de l'usufruitier.

Puis-je être forcé de vendre ma maison si je suis usufruitier ?

Non, l'usufruitier ne peut être contraint de vendre le bien. Seul son décès ou sa renonciation met fin à l'usufruit.

Quels sont les risques pour un acquéreur de nue-propriété ?

Il ne pourra pas jouir du bien tant que l'usufruitier est vivant. En contrepartie, le prix est réduit en fonction de l'âge de l'usufruitier.

Comment se calcule la valeur de la nue-propriété ?

Selon un barème fiscal : par exemple, à 70 ans, la nue-propriété vaut 50% de la pleine propriété. Ce barème peut varier selon l'âge de l'usufruitier.

Qui paie les grosses réparations dans un démembrement ?

En principe, le nu-propriétaire est tenu aux grosses réparations (toiture, murs), tandis que l'usufruitier assume les réparations d'entretien courant. Mais une convention peut prévoir autre chose.

Informations juridiques

  • Numéro: RG-18567
  • Juridiction: Cour d'appel de Nancy
  • Date de décision: 15 juillet 2024

Mots-clés

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Cas d'usage pratiques

1

Propriétaire à Pomponne souhaitant donner la nue-propriété

M. Martin, 65 ans, propriétaire d'une maison à Pomponne, souhaite donner la nue-propriété à ses deux enfants tout en restant usufruitier. Il craint que les enfants ne puissent vendre le bien contre son gré.

Application pratique:

Grâce à l'arrêt de Nancy, M. Martin peut être rassuré : les enfants ne pourront vendre la pleine propriété sans son accord. Il peut donc transmettre sans perdre la jouissance. Il doit néanmoins rédiger une convention précisant les charges et les éventuelles conditions de vente.

2

Nu-propriétaire endetté voulant vendre sa part

Paul, nu-propriétaire d'une maison à Torcy, a des dettes et veut vendre sa part pour se renflouer. Son père, usufruitier, s'y oppose.

Application pratique:

La décision permet à Paul de vendre sa nue-propriété à un tiers, mais l'acquéreur devra respecter l'usufruit. Paul peut ainsi obtenir des liquidités sans forcer la vente du bien entier. Il doit informer son père et trouver un acheteur acceptant ce démembrement.

3

Acquéreur cherchant un investissement à long terme

Sophie souhaite investir dans l'immobilier avec un budget limité. Elle envisage d'acheter une nue-propriété à Torcy pour bénéficier d'un prix réduit.

Application pratique:

L'arrêt confirme que l'acquéreur d'une nue-propriété ne peut pas jouir du bien avant l'extinction de l'usufruit. Sophie doit donc avoir une vision à long terme (souvent 10 à 20 ans) et accepter de ne percevoir aucun revenu locatif pendant cette période. En contrepartie, le prix d'achat est très inférieur à la valeur du bien.

CZ

À propos de l'auteur

Maître Bruno Perucca — Avocat au Barreau de Grasse, Docteur en Droit, spécialisé en droit de la famille et du patrimoine. Chaque article de ce magazine est rédigé à partir de l'analyse d'une décision de jurisprudence réelle, commentée et mise en perspective par Maître Bruno Perucca.

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